Cyclops (1987)

 

Cyclops

(1987)

 

 

Moyen métrage d’une cinquantaine de minutes, Cyclops (キクロプス) nous vient de l’artiste pluridisciplinaire Jôji “George” Iida, qui est à la fois écrivain, mangaka, réalisateur et scénariste, et qui a roulé sa bosse à travers toutes sortes de média, que ce soit l’anime (Night Head 2041), le cinéma (l’adaptation live action de Dragon Head), le roman (Night Head), le jeu vidéo (Iida Joji Nightmare Interactive: Moon Cradle) et la télévision (la série Ring, qui précède le film de Hideo Nakata). Découvert en 1980 grâce au court-métrage Intermission, qui fut diffusé lors du PIA Film Festival en compagnie du Vertigo College de Kiyoshi Kurosawa, le jeune artiste entra dans l’industrie et se retrouva à la fois assistant réalisateur sur des productions tout à fait légitimes et auteur de scripts pour quelques pinku eiga. Sept ans plus tard il se retrouva avec l’opportunité de diriger son propre projet et accoucha alors de Cyclops, du V-Cinema aux moyens forcéments limités, mais plutôt ambitieux dans le propos. Un film expérimental qui se rapproche énormément du Tetsuo de Shinya Tsukamoto que ce soit dans le style et la mise en scène que dans le body horror absurde.

 

 

Dans ce thriller médical à la narration un peu floue, il est question de malformations natales causées notamment par la pollution et le nucléaire – un écho évident aux retombées radioactives d’Hiroshima et de Nagazaki. S’il est dit que les médecins avaient tendance à euthanasier ces bébés difformes à la naissance, comme ce fut probablement le cas dans la réalité, ici nous apprenons qu’un savant fou en sauva quelques uns, croyant dur comme fer qu’ils représentaient le fer de lance de l’évolution humaine, laquelle devra apprendre à vivre dans un environnement de plus en plus toxiques que les humains normaux ne pourront pas supporter. Le docteur mourut avant de finaliser ses recherches et certains de ses cobayes s’enfuir, parvenant à se cacher parmi la population grâce à une transformation cellulaire inventé par le scientifique. Une méthode hélas imparfaite puisqu’un gros choc émotionnel ou physique peut inverser le processus. C’est le pauvre Michio Sonezaki qui en fait les frais, sorte de cyclope qui cache son œil unique derrière de larges lunettes de soleil. Sans doute découvert par le gouvernement (ce n’est jamais vraiment expliqué), il travaille désormais en tant qu’agent pour un officiel.

 

 

Celui-ci semble en savoir long sur les travaux du défunt scientifique et cherche à capturer les mutants survivants afin que l’État mène ses propres expériences. Ses cibles sont Takamori, un jeune homme travaillant à l’hôpital comme médecin, et sa sœur adoptive Miyuki, une adolescente qui ignore tout de sa véritable nature puisqu’elle était trop jeune à l’époque pour se souvenir de ce qui est arrivé. Sonezaki et ses hommes se lancent donc à leur poursuite mais les choses vont se compliquer puisque chacun possède son propre agenda: Takamori, qui tient son sauveur en grande estime, poursuit ses travaux en utilisant sa propre femme enceinte, espérant donner naissance à l’humain de demain et ainsi justifier sa propre existence à travers cet aboutissement. Désirant que personne ne souffre comme lui, le cyclope compte à l’inverse détruire ces recherches afin d’empêcher ses employeurs de torturer des innocents et modifier génétiquement l’humanité, planifiant secrètement d’assassiner le docteur et son bébé et de protéger Miyuki qu’il sait totalement innocente. Quant à la jeune fille, elle commence à changer du fait de la puberté, ce qui va réveiller quelque chose en elle…

 

 

Du fait de la durée relativement réduite du film, et du scénario qui nous promène d’un personnage à l’autre sans vraiment explorer leurs passés ou offrir un contexte clair à la situation, la narration est hélas souvent confuse. Plusieurs éléments importants sont révélés sur le tard, laissant le spectateur dans l’ignorance durant certaines scènes qui ne deviennent compréhensible qu’après-coup, et l’histoire en prend un coup dans le nez, devenant un simple fil rouge que les moins patients ne prendront pas le temps d’explorer, attendant alors que les séquences de tokusatsu pointent le bout de leur nez. Et c’est dommage car il y avait là une petite tragédie aux accents Shaskespirien qui mériterait que l’on s’y intéresse. Sonezaki, malgré son apparence terrifiante, est un être complètement brisé par sa condition, déclarant qu’il aurait préféré être euthanasié que gardé en vie et qu’il ne voit plus que le mauvais côté des personnes qu’il rencontre. “I can’t even love myself” déclare t-il à un compagnon. Prêt à tout pour que personne ne subisse son sort, il n’hésite pas à sacrifier une innocente pour sauver Miyuki, que le gouvernement va assassiner.

 

 

La victime s’avèrant être la copine de classe de l’adolescente, celle-ci va se retrouvée encore plus chamboulée qu’elle ne l’est déjà, déjà concernée par un changement hormonal et la grossesse de sa belle sœur, et développer des signes de changement peu rassurants comme des dons de télépathie, des rêves éveillant sa sexualité et le désire d’être enceinte. Une situation qui fait écho à la situation apparemment parfaite de son frère qu’elle va progressivement mettre à jour: celui-ci est en réalité un monstre insensible et creux qui cherche un sens à sa propre vie à travers l’accomplissement des théories de son mentor. Autant dire que la confrontation final entre ces protagonistes, qui a lieu à la clinique au moment de l’accouchement, va faire des étincelles (au sens propre et sans raison !) et on pourra rapprocher l’oeuvre des premiers films de Shinya Tsukamoto dans la façon dont les frères ennemis vont se retrouver lié tout en se détruisant, tandis que la femme va devenir un symbole d’avenir (incertain). Peut-être pas aussi définitif, mais clairement similaire, jusque dans les effets spéciaux, et pourtant Cyclops précède Tetsuo de deux ans.

 

 

Bien sûr beaucoup feront l’impasse sur l’intrigue, d’une part car elle est difficile à cerner au premier abord,mais aussi parce que ce qui ressort le plus de ce moyen-métrage est l’aspect gore débridé qui doit autant à La Mouche qu’à The Thing. Sonezaki cache un œil unique derrière une large paire de lunettes ainsi qu’un deuxième faciès plus monstrueux qui apparait au grand jour lors de son combat contre Takamori, et un bras extensible caché à l’intérieur de son corps jaillit hors de son torse façon Chestbuster pour attaquer le médecin durant une empoignade. Son adversaire, ancien siamois, cache son propre frère à l’intérieur de son corps, lequel va émerger en cours de lutte pour lui prêter main forte dans une séquence qui évoque une célèbre scène de La Revanche de Freddy. Le frangin est même déjà armé d’un scalpel qu’il utilise pour se libérer plus vite, tout comme le grand brûlé d’Elm Street le faisait avec ses griffes. La bagarre, d’abord ordinaire, fini par devenir absurde tant les corps se gonflent et se déforment dans tous les sens…

 

 

On se retrouve alors avec deux monstres à la Basket Case 2 qui finissent par se mélanger à force de s’écharper, les tentacules de l’un se mêlant à celles de l’autre, les chairs fusionnant, pour un résultat qui là encore rappel Tetsuo avec cette énorme masse organique à deux visages. Les filles ne sont pas épargnées non plus et, outre la métamorphose de Miyuki, il y a une scène d’accouchement forcément pompée sur David Cronenberg avec cette larve transparente qui s’extrait de la mère. Celle-ci se balade dans l’hôpital à l’aide d’une caméra en vue subjective à la Evil Dead avant de se plaquer sur le visage d’une pauvre fille tel le Facehugger d’Alien. Une créature qui par bien des aspects préfigure le fœtus télépathe du Evil Dead Trap de Toshiharu Ikeda, qui sortit tout juste un an plus tard. D’ailleurs la conclusion est pratiquement la même, bien qu’un poil moins horrifique puisqu’il y a consentement des deux parties ici. Le film n’est d’ailleurs pas particulièrement sombre ou terrifiant malgré son sujet et ses visuels, et entre deux geysers de sang se profile une certaine forme d’humour décalé.

 

 

Un infirmier tripote les seins d’une patiente endormie, la grande taille de Sonezaki est soulignée par des angles de vue comiquement exagérés et la musique synthé devient ultra fun lors d’un examen médicale qui s’annonçait pourtant angoissant. Bref, Cyclops se montre aussi chaotique en ton qu’en narration et le mélange pourra rebuter ceux qui s’attendait à un film d’horreur plus conventionel, même s’il convient de dire que le manque de moyen semble avoir freiné les ambitions du réalisateur. En l’état Cyclops ressemble à un prototype pour un projet à développer, ou à l’adaptation live action d’un manga encore très jeune qui n’aurait pas encore achevé son premier story arc. Cependant de nombreuses petites bandes gores japonaises de l’époque optait pour ce format bancal, comme Biotherapy, Conton, Gakimada ou encore Guzoo: The Thing Forsaken by God. Du cinéma fou et court qui se souciait peu de raconter une histoire complète ou d’avoir le moindre sens, et qui reste malheureusement encore assez mal connu du public occidental malgré l’évolution des supports vidéos et des services de distribution.

 

 

 

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