Giant Monster (2005)

 

Giant Monster

(2005)

 

 

L’industrie du comic-book voit venir un renouveau du genre horrifique au début des années 2000, avec tout particulièrement l’émergence de trois nouvelles séries qui devinrent populaire bien rapidement, et leurs auteurs respectifs. Ce sont Tim Seeley avec Hack/Slash, le moins connu mais le plus fun du lot, Robert Kirkman avec The Walking Dead, le plus célèbre et paradoxalement le moins bon, et enfin Steve Niles avec 30 Jours de Nuit, probablement le meilleur même s’il se fait très discret. Ces hommes vont continuer leurs carrières avec d’autres titres tandis que leurs créations respectives gagneront en popularité et continueront de grandir, avec ou sans eux.
Au cours de sa profession, Niles s’est associé plusieurs fois avec l’illustrateur métalleux Nat Jones, pour différents comics chez différentes compagnies: Broken Moon, Delta 13 ou encore The Nail, en trio avec Rob Zombie. En 2005 l’éditeur Boom! Studio est fondé, et les artistes lui offrent un de ses premiers livres: Giant Monster, à l’origine sorti en deux volumes. Une relecture du thème du monstre géant, avec un style plus rock’n roll et plus violent, totalement à la mode en ces années 2000 qui gardent en elles encore un peu de l’extreme attitude des 90s.

 

 

Leur idée n’a techniquement rien d’extraordinaire et raconte comment une créature titanesque attaque une ville américaine avant que l’armée n’envoie un robot tout aussi grand pour la détruire. Aucune différence fondamentale avec un Pacific Rim, si ce n’est que les auteurs optent pour une approche originale, plus proche des EC Comics que des vieux films de science-fiction. Giant Monster évite le premier degré, les poncifs du récit catastrophe ou la métaphore écologique, choisissant au contraire un mélange d’humour noir forcé et de séquences graphiques tapant dans le gore et le macabre. Les illustrations de Jones aident d’autant plus à retrouver cette atmosphère si particulière qu’elles dévoilent les horreurs du récit de la même façon: en plein cadre et avec le soucis du détail. Pareil avec les couleurs de Jay Fotos, comme toujours très délavées et offrant une tonalité rétro à l’ensemble.
Mais c’est surtout le scénariste qui embrasse le côté série B, faisant au passage quelques références à des classiques du cinéma Bis et assumant pleinement son récit décomplexé plein de parasites interstellaires et de savants fous Nazis.

 

 

Son intrigue se déroule dans le “futur proche” de 2013, alors que le monde s’apprête à voir une prouesse scientifique: le premier vol spatial en solo, où l’astronaute Don Maggert conduira sa navette de notre planète jusqu’à la station internationale JFK, construite grâce aux efforts combinés des Américains, des Britanniques, de la Chine et de la Russie. Un rêve de gosse pour le pilote qui s’est totalement investi dans ce projet. Trop sans doute, puisqu’en plus de commencer à boire pour supporter la pression, il a délaissé sa femme Monica trop longtemps. Celle-ci a fini par le tromper, et si elle a mis un terme à sa relation extraconjugale lorsqu’il a tout découvert, ils n’ont même pas eu le temps d’en parler à cause de la mission.
C’est donc totalement déprimé que Maggert s’apprête à décoller, n’ayant plus qu’une envie: en finir en vitesse afin de recoller les morceaux avec son épouse. Mais le malaise qu’il ressent n’est peut-être pas entièrement à imputer à sa situation maritale, car il a réellement l’impression d’être surveillé, comme si quelque chose l’observait, attendant le bon moment pour s’emparer de lui… Et justement, alors qu’il se trouve seul dans l’espace, un horrible évènement a lieu.

 

 

D’étranges parasites venus de nulle part, en forme de blob visqueux évoquant de la chair en putréfaction, pénètrent dans le vaisseau et l’attaquent. La NASA perd le contact, la caméra leur laissant juste le temps de voir la masse informe envahir la combinaison du pilote avant de couper. La chose l’infiltre, le dévore de l’intérieur, et la dernière image de la victime évoque The Incredible Melting Man et son pathétique monstre au dernier stade de sa transformation. Puis la navette explose subitement, ses quelques débris s’écrasant en mer non loin de la Californie. Le monde entier est témoin de l’évènement, y compris Monica qui culpabilise, se pensant punie pour son infidélité. Seulement voilà, Maggert n’est pas mort. Infesté par les parasites, il a survécu sous une forme de vie primitive, un cadavre squelettique recouvert d’une couche d’épiderme purulent qui n’est pas la sien. Et l’amalgame de ces êtres n’obéit plus qu’à une pulsion primaire: la faim.
Sorte de mort-vivant-symbiote-extraterrestre, l’étrange être remonte du fond des océans pour faire son repas. D’abord quelques requins, puis des plongeurs de l’armée dépêchés sur place par le Général Gorgos, très inquiet de la question de sécurité nationale.

 

 

Et plus la créature mange, plus elle grossit, passant d’une silhouette famélique à celle d’un mastodonte comme Hulk en peu de temps. Nageant jusqu’au port le plus proche, elle se fait de la taille d’un dinosaure avant d’envahir le reste de Los Angeles, s’attaquant à tout ce qui bouge. Le gouvernement tente vainement d’utiliser Monica pour toucher les sentiments du monstre, en vain: celui-ci la tue aussitôt qu’il voit qu’elle est accompagnée de son amant ! Devant la menace de ce géant désormais capable de détruire des gratte-ciels à mains nues, Gorgos n’a plus d’autres choix que de visiter Area 51 et le Dr. Hans Fenstermacher. Un ancien scientifique du 3ème Reich qui travaille pour eux depuis sa capture, à la chute du régime. Celui-ci n’a pas d’inventions nouvelles pour les aider, mais il leur propose une ancienne création: un grand robot nommé Super-Attack-Bot, autrefois conçu pour l’armée allemande !
Contrôlé à distance, il est envoyé à Los Angeles afin d’en finir une fois pour toute avec Maggert, qui continue de bouffer la population en les ramassant par poignées. Cependant faut-il vraiment faire confiance à un ancien Nazi ? Car si le géant de fer se dresse en protecteur, il pourrait s’avérer être aussi dangereux que son adversaire…

 

 

Et voilà en résumé toute la BD, ni plus ni moins. Giant Monster est basiquement un one-shot qui aura été coupé en deux volumes par simple décision marketing. L’histoire est courte et va droit au but, se perdant très rarement dans des intrigues secondaires. On en compte deux, qui ne dévient pas vraiment du sujet principal: celle de Monica, traumatisée par ce qui arrive et qui s’embarque avec des agents du gouvernement dans une mission pour calmer le monstre, et celle de deux adolescents dont les parents sont probablement tué à l’arrivée de la créature sur la côte. Récupérés par Gorgos parce qu’ils n’ont nulle part où aller, ils le suivent jusqu’à la zone 51 et ce sont eux qui vont émettre des doutes sur les bonnes attentions du savant fou censé les aider.
Mais le récit ne dérive jamais, se centrant presque trop sur la menace principale alors qu’elle pourrait développer un peu plus son univers. L’affaire Monica est vite interrompue lorsque Maggert tue la belle et son prétendant, dans ce qui ressemble à une méchante parodie de King Kong. Quant aux enfants, ils n’amènent pas grand chose au récit si ce n’est quelques commentaires amusants et décalés sur la situation – surtout de la part du plus jeune, qui se trouve être particulièrement intelligent: “I’m young, not retarded.

 

 

Le lecteur va surtout s’amuser de l’horrible carnage commis par le zombie gigantesque, masse informe et vaguement humaine qui évoque avec plusieurs années d’avance les ogres carnivores de L’Attaque des Titans. Grossissant à vu d’œil, il attrape la population à pleine main, la déversant dans sa gueule béante. S’il prend encore la peine de mâcher au début, causant la chute de quelques membres orphelins dépassant de ses dents, il fini par les gober d’un seul coup, comme on se goinfrerait cette confiserie à base de poudre piquante. La vision de ces corps hurlants tombant dans un gouffre sans fond est dantesque malgré que tout ceci soit traité comme une vaste blague. Il y a quelque chose d’assez cauchemardesque dans le fait que la créature soit moins un colosse qu’une tumeur géante en perpétuelle extension, absorbant ses victimes plutôt que de les écraser simplement. Plus fou encore: sa capacité de régénération, liée à sa nature extraterrestre.
Explosez-lui un bras au canon, celui-ci se reforme aussitôt. Il est couvert d’une sorte de slime brillant qui le guérit aussitôt. Ce qui signifie que toutes les personnes qu’il écrase se retrouvent couvertes de cette substance qui les ramène à la vie !

 

 

C’est encore une fois un sujet qui n’est qu’esquissé alors qu’il semble apocalyptique à souhait et aurait dû être bien plus visible vu les dommages collatéraux. En fait il on ne sait même pas si ces “zombies” peuvent retrouver leur forme originale ou s’ils survivent dans cet état pulpe humaine (l’un d’eux n’est qu’une masse humaine avec différents membres jaillissant de toutes parts, fusion de plusieurs individus broyés ensembles). Cela n’empêche pas un groupe de médecins ayant étudier le phénomène de sabrer le champagne puisque la substance peut être utilisé comme panacée !
Pendant ce temps le robot géant débarque, avec des croix gammés peintes sur ses épaules. Une créature de mort dont le visage évoque un crâne humain – un miroir du monstre organique – et donc l’insigne des SS. Capable de parler, il semble s’emmêler les pinceaux dans ses directives prioritaires puisqu’il prétend un instant que l’humanité doit être conquise, avant de se corriger. Doté de rayons lasers désintégrant façon Mars Attacks ! et de missiles, il se révèle être un adversaire coriace pour le mort-vivant extraterrestre, et la conclusion s’amuse à renverser la vapeur: aussitôt son ennemi neutralisé, le golem d’acier part à l’attaque les survivants !

 

 

Ce sont les gamins qui sauveront la mise, mais il n’empêche que lorsque Maggert revient à lui dans un dernier sursaut de vie, il détruit le robot et passe pour un héros aux yeux de tous ! Et le monstre de se faire saluer par la foule malgré tout ce qu’il a fait précédemment… Bref l’humour est constant, souvent noir ou cynique même s’il est un peu poussif. La bête se retrouve devant le bâtiment d’une Comic Con et un cosplayeur idiot tente de l’intimider en jouant les super-héros ; une goutte de bave suffira à se débarrasser de lui. Lorsque tombent du ciel les débris de la navette s’écrasant en mer, il faut évidemment que le yacht d’un loser soit dans le coin pour être pulvérisé, et lorsque Gorgos entend un conseiller lui dire qu’il faudrait étudier le monstre plutôt que de l’attaquer immédiatement, sa réponse est franche: “What kind of hippy-ass, PETA crap is that ?!
Le savant fou est forcément doté d’un accent caricatural et la partie inférieure de son corps a été remplacée par un appareil roulant, un peu comme le Dr. Mittenhand de Leprechaun 4. Enfin il y a le duo des agents Thompson et Fialkov, deux Men In Black jumeaux, impassibles, professionnels, mais qui vont aller voir le combat monstre / robot comme deux gamins, prenant même des paris !

 

 

Avec tout ça il est presque regrettable que certaines scènes sérieuses et réussies passent à la trappe. Monica est le personnage qui y perd le plus alors que sa détresse est sincère. Elle apparait en larme durant toute l’histoire, se montre volontaire pour calmer la bête, et lorsque son amant se montre tactile, elle le repousse en lui rappelant qu’elle vient de perdre son époux. Vu le ton de l’histoire, elle aurait gagnée à n’être qu’une pouffiasse de mauvaise humeur, car sa mort parait du coup injuste et cruelle. Mais c’est pareil pour Maggert qui fini par “disparaitre” du récit une fois pleinement transformé, alors que la narration fait un travail magnifique pour montrer la douloureuse perte de son humanité.
Le texte insiste sur sa psyché défaillante et ils se souvient de choses aléatoirement. Des petits détails qui se répercutent sur sa condition actuelle: il se rappel qu’il aime les gens, qu’il aime manger, et que enfant, il aimait jouer avec ses petits soldats de plastiques. Désormais géant et inhumain, il mélange ces idées en une seule et même chose, aimant manger les gens et attaquer les militaires ! Une jolie séquence le montre même réaliser sa nouvelle apparence en surprenant son reflet dans les multiples vitres d’un immeuble, ce qui le rend fou de rage…

 

 

Mais Giant Monster n’est pas du genre à s’attarder sur ces choses là. C’est dommage, mais c’est comme ça. En fait la BD n’est même pas du genre à s’attarder sur une conclusion: aussitôt la menace anéantie, l’histoire se termine. Il restait plusieurs points pouvant amener à un épilogue satisfaisant qui sont totalement abandonnés. Une page supplémentaire aurait pourtant suffit. Mais il ne faut pas bouder son plaisir. Giant Monster est une simple série B qui ne cherche pas spécialement à être travaillée, ou carrée, et qui veut juste amuser la galerie avec son zombie colossale qui affronte un robot Nazi. Il faut plutôt suivre le ton général, volontier chaotique par endroit, plutôt que l’intrigue qui n’est en fait qu’un prétexte. Plutôt que de se soucier des protagonistes, il faut apprécier des moments comme l’hommage inattendu à Zombi 2, quand le mort-vivant, encore de taille humaine, se bagarre contre un grand requin blanc…
De nos jours on peut même trouver le comic-book dans une édition deluxe qui réunie comme il se doit les deux parties en un même livre. Un objet qui contient également le scénario complet du premier volume et quelques illustrations supplémentaires. Il y a sûrement bien d’autres titres qui mériterait une édition aussi jolie, mais on ne va pas critiquer Giant Monster pour avoir eu la chance d’en obtenir une !

 

 

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