Lobstora – Multiple Maniacs (1970)

Lost (and found) in the 5th Dimension

Épisode 14

 

LOBSTORA

Multiple Maniacs (1970)

 

I am a maniac.
I am Divine.

 

 

Eh, vous vous souvenez des Craignos Monsters ? Ils me manquent aussi. Et voilà pourquoi aujourd’hui j’ai décidé de vous parler de Lobstora, un improbable homard géant que l’on doit à l’esprit déjanté (et sous drogues, surtout) de John Waters. Et oui, le réalisateur de Pink Flamingos et de Hairspray a bien inventé un monstre pour l’un de ses films ! Un gros, en carton-pâte et animé par des fils grossiers qui se voient à l’écran, comme s’il provenait d’une quelconque œuvre oubliée de Ed Wood. Peut-être un mutant géant, héritier des films hollywoodien de l’Âge Atomique et, naturellement, des Daikaiju Eiga. Ou peut-être une hallucination créée par l’instabilité mentale d’un horrible personnage, coupable d’homicides, de sadisme, de déviances sexuelles et de consommation de stupéfiant. Le fait est qu’on n’en sait rien, puisque Lobstora débarque comme un cheveux sur la soupe dans une histoire criminelle qui n’a rien de surnaturelle, et repart aussitôt son méfait accompli.
Ce film, c’est Multiple Maniacs. Un titre qui n’a rien d’innocence puisque renvoyant à l’éternel rôle modèle du réalisateur, le Parrain du Gore H.G. Lewis, et dont le seul but était de choquer, de bousculer la bonne morale et la société. De se moquer aussi bien des Hippies d’alors que des conservateurs qui les détestaient. Mais surtout d’exposer Divine à la face du monde. En gros, le prototype de Pink Flamingos, qui sera justement le projet suivant du metteur en scène.

 

 

L’intrigue présente la drag queen dans le rôle de “Lady Divine”, une psychopathe dégénérée et tenancière de La Cavalcade de la Perversion. Un “show” ne présentant que des actes sales, bêtes et méchants afin de choquer la bourgeoise. Un type y bouffe son propre vomis, un camé en manque se pique devant tout le monde, des gens tout nu font la pyramide et des lesbiennes barbues s’embrassent. Une arnaque, puisque les visiteurs, qui entrent gratuitement, sont détroussés à l’issu du spectacle. Seulement Divine, autrefois petite truande pas bien dangereuse, sombre de plus en plus dans la folie et n’hésite plus à abattre tout ceux qui lui déplaise. Quand le film commence, elle est devenue las de sa petite troupe et compte les abandonner, désirant maintenant braquer des passants pour les tuer immédiatement avant de les voler.
Cela inquiète son petit ami, et d’ailleurs ils ne sont plus amoureux. Lui voit une jeune femme en douce et aimerait disparaitre avec elle, l’autre pense trainer avec un raté et fantasme à l’idée de se débarrasser de lui. Multiple Maniacs retrace alors les dernières instants de Lady Divine avant qu’elle ne bascule totalement dans une rage meurtrière, la conclusion étant évidemment un bain de sang. Entre temps nous rencontrons sa fille, toujours topless et droguée, une “prostituée religieuse”, qui enfoncera un rosaire dans l’anus de l’héroïne (en pleine église, sinon c’est pas drôle) et une bimbo gérontophile qui se tape apparemment son oncle.

 

 

Et Lobstra, dans tout ça ? Il débarque dans la scène finale, juste après le massacre, interrompant la meurtrière en plein délire pour la violer sur son canapé ! Puis il se retire, sans que le spectateur ne puisse bien comprendre ce qui vient de se passer. Vu l’époque (nous sommes fin 69 et le tournage a eu lieu pile entre le meurtre de Sharon Tate et l’arrestation de la famille Manson) et les déclarations de John Waters quant à sa consommation de joints, il apparait évident qu’il n’y a aucune logique derrière cette scène. La créature n’est qu’un des multiples éléments du film conçus afin de choquer le public, et ne diffère des scènes “répulsives” ou “insultantes” que par son caractère surréaliste qui brise la narration. En soit il n’est pas unique puisque, plus tôt dans le film, Divine est déjà violée par un marginal, et rencontre alors un Saint prenant la forme d’un gamin habillé comme un pape. Une séquence faussement symbolique où il ne faut rien y voir, et qui s’apparente un peu aux élucubrations mystiques d’un Jodorowski.
Le homard, lui, peut cependant avoir un semblant de sens pour peu que l’on veuille bien lui en donner un. Et à défaut d’origines, c’est toujours ça. Ainsi le crustacé peut être perçu comme un démon intérieur, une représentation de l’inhumanité de Divine et des horreurs qu’elle a commis et vécue. Juste avant son apparition, elle est justement en plein monologue où elle se décrit comme un véritable monstre capable de tout détruire sur son passage.

 

 

Peut-être est-il son alter ego, sa part sombre. Il est dit qu’elle n’était pas si méchante autrefois, puis a fini par devenir de plus en plus sordide avec le temps. En fait, dans le scénario original, elle était même Charles Manson avant que Charles Manson ne devienne un figure publique ! John Waters avait cette idée d’une personnalité malfaisante utilisant son entourage pour commettre ses méfaits. Tout comme Manson et son clan, Divine possède son cirque et nombreux sont ceux qui la reconnaisse et rêvent de travailler pour elle. La résolution de l’affaire modifiera les plans du réalisateur, où il devait être confirmé qu’elle était coupable des meurtres avec son petit ami, et à la place elle se contente d’utiliser ces évènements pour faire chanter son compagnon et l’obliger à lui obéir.
Le final de Multiple Maniacs détruit le peu d’humanité qui lui reste à travers une série d’évènements extrêmes: elle est violée, a une relation homosexuelle moyennement consentie, tue quatre personnes dont son conjoint, qu’elle éventre avant de dévorer ses tripes. Elle voit son seul véritable ami être tué sous ses yeux puis découvre le corps sans vie de sa propre fille. Divine sombre alors et s’imagine être profanée corps et âme par une créature inhumaine. L’instant d’après, elle perd la raison et erre dans la rue, attaquant tout ce qui bouge. Il y a aussi quelque chose d’intéressant dans le fait qu’elle prononce son nom lorsqu’il s’en prend à elle, un peu comme si elle le connaissait… C’est sans doute poussif, mais comme je l’ai dis, on peut voir des symboles si on les cherches bien.

 

 

Côté behind-the-scenes il y a également quelques anecdotes. construit par Vincent Peranio, le chef décorateur dont ce fut la toute première tâche pour le film, Lobstora aura coûté environs 37 dollars pour une semaine et demi de travail. John Waters l’aura ensuite conservé chez lui pendant un bon moment avant de devoir s’en débarrasser, la chose commençant à tomber en morceaux avec le temps. Et plutôt que la poubelle, l’excentrique réalisateur opta pour un service funéraire en pleine mer, la dépouille du monstre ayant été jetée à l’eau depuis le port de Baltimore ! Un endroit apparemment peu touristique car seuls y trainaient les marins et les rats. Quand le responsable de Pink Flamingos décrit les lieux comme étant “the worst place”, c’est que cela devait être quelque chose…
Quant aux origines exact de la provenance du crustacé, il ne faut pas voir plus loin qu’un stupide trip du réalisateur qui aura prit un peu trop d’acide ! Alors établit dans le petit bled portuaire de Provincetown, dans le Massachusetts, celui-ci trouva l’inspiration dans l’image récurrente d’un homard, présente un peu partout: sur des cartes postales, sur des T-Shirt, etc. Une icône incontournable de la ville qui s’explique facilement puisqu’il s’agit d’une spécialité culinaire. Le restaurant The Lobster Pot compte d’ailleurs parmi l’un des plus vieux et des plus reconnaissables établissements du coin, exposant fièrement son enseigne en forme de gros homard !

 

 

Le plus souvent, l’artiste déclare s’être inspiré d’une carte postale montrant la bestiole placée dans le ciel. J’ai effectivement retrouvé une image similaire, mais entre ça, d’autres déclarations où il prétend avoir vu voir le homard dans les nuages et le fait que le logo du Lobster Pot se trouve en hauteur, j’imagine que cette vision découle de différentes sources s’étant sans doute altérée avec le temps (et les drogues, surtout les drogues).
Il y a toutefois une coïncidence amusante à relever, via une interview pour le site Ew.com lors de la sortie Blu-ray de Multiple Maniacs. En parlant de Divine, Waters confie que l’acteur n’a jamais vraiment voulu passer pour une femme bien qu’il fut une drag queen. Qu’il n’était pas transgenre et qu’il se voyait plutôt comme Godzilla, détruisant tout sur son passage et effrayant quiconque. D’où le final du film sans doute, où le personnage est exécuté par la Garde Nationale après avoir causé la panique générale en pleine ville. Quelques années avant le tournage, en 1966, le légendaire lézard atomique de la Toho aura justement combattu un homard géant: Ebirah. Coïncidence ? Probable, mais puisque le film est sorti en salles aux États-Unis en 1969, il y a quand même de quoi se poser des questions !

 

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