Spawn (1983)

 

Shaun Hutson

Les Larvoïdes

Spawn

(1983)

 

Écrivain britannique à l’imagination fertile et entre autre grand fan de hard rock (il a fait plusieurs apparitions aux concerts d’Iron Maiden), Shaun Hutson livre là son second roman et abandonne le genre horrifique trash qui a fait le succès de son best-seller La Mort Visqueuse pour traiter d’un sujet un peu plus subtile: la folie humaine. Et fou, son Spawn l’est totalement ! Une histoire cumulant plusieurs éléments qui pourraient chacun donner matière à une histoire individuelle.

Le roman nous présente tout d’abord Harold Pierce, un homme dont la moitié du visage a été gravement brûlé suite à un incendie qu’il a accidentellement causé dans son enfance, provoquant la mort de son jeune frère, encore bébé, et de sa mère. Cette âme en peine est persuadé d’être maudit par cette dernière et cauchemarde chaque nuit de l’événement. Ayant vécu le reste de son temps en hôpital psychiatrique, il voit son faible équilibre de vie être dangereusement déstabilisé lorsqu’il est transféré dans un tout nouvel établissement médical où il va alors être employé comme concierge. Chargé d’incinérer les déchets organiques de l’hôpital, il découvre que c’est de cette manière que sont détruit les fœtus avortés et, prit d’hallucinations, il voit en l’un d’eux son propre frère. Harold prend la décision de “sauver” les fœtus en les volant et les enterrant en cachette, non loin de là. C’est alors qu’une nuit un “appel” le fait revenir sur les lieux et il découvre que les trois spécimens qu’il avait récupéré sont bel et biens vivants, communiquant avec lui télépathiquement…

Parallèlement a cette intrigue, Spawn se lance dans une histoire policière, celle d’un meurtrier au physique colossal et incarcéré pour un double homicide sauvage. Celui-ci s’évade de prison et fuit vers sa ville natale, celle-là même où se trouve l’hôpital d’Harold. Il est immédiatement poursuivit par la police, laquelle découvre régulièrement des cadavres décapités auxquels on a volé les têtes. Pour eux, il semble ne faire aucun doute qu’il est l’assassin et un inspecteur se lance à ses trousses…

Un récit complètement délirant soutenu par une narration très particulière. Nous suivons d’une part le mental très perturbé de Harold, côtoyons ses visions, ses souvenirs et ses peurs. Il est présenté comme un être pathétique et mentalement dérangé, littéralement hanté, et se fait immédiatement prendre en pitié par le lecteur qui se perd avec lui dans sa folie, où les hallucinations et la réalité se mêlent sans que l’on puisse distinguer la vérité de l’illusion. Est-il simplement fou ou bel et bien maudit ? Les fœtus sont-ils vivants et possesseurs de terrifiants pouvoirs psychiques ou bien Harold a t-il tout simplement perdu la raison, les évènements qui suivent n’étant que le fruit du hasard ? Une histoire plutôt perturbante qui ne va pas manquer de fournir son lot de coups de théâtre.

En même temps nous est raconté une chasse à l’homme dans la grande tradition du polar noir. Un tueur insaisissable retournant chez lui après des années d’emprisonnement, poursuivit par un flic obsédé par la mort tragique de sa femme et sa fille des années plus tôt. L’assassin est totalement invisible durant une grande partie de l’intrigue, le lecteur ne pouvant se faire une idée de lui que par le biais de renseignements donnés par la police et les médecins, lui conférant une aura maléfique impressionnante et décuplée par sa description physique qui lui donne des airs de géant. Mais lorsque enfin la narration prend son point de vue, l’auteur nous montre la vérité: un léger attardé n’ayant pas eu une enfance des plus simples et qui ne doit finalement son statut de psychopathe homicide qu’en raison d’une crise de folie passagère. Un personnage finalement très proche de Harold, au point que l’on désire ardemment une confrontation entre les deux protagonistes.

Ces deux histoires vont bien évidemment finir par se rejoindre et Hutson mêle habilement son intrigue horrifique et l’autre, policière. L’écrivain maîtrise parfaitement son sujet où il est avant tout question de la folie humaine: celle-ci imprègne chaque personnage, que ce soit Harold, l’évadé de prison, ce flic revanchard ne pouvant se remettre du drame qui a frappé sa famille ou encore cette jeune médecin qui éprouve un désir féroce de donner son amour (mais pas d’en recevoir !), allant jusqu’à se sentir physiquement attirée par Harold en raison de sa pitié pour lui, et du policier, après avoir apprit son histoire. Moins exploitée, la tragédie des femmes enceintes ayant avortées de leur enfant, chacune pour des raisons particulières et parfois révoltantes (l’homme délaissant sa copine en apprenant sa grossesse), va elle se terminer de manière particulièrement éprouvante.

L’auteur ne s’écarte cependant pas totalement de son domaine de prédilection et Spawn demeure une œuvre extrêmement graphique. Les meurtres sont gore, le passé de Harold est relaté de manière extrêmement brutale et les fœtus sont décris comme dégoulinant de pus. Comme a son habitude Hutson livre des séquences franchement gratinées (le bébé brûlant dans son berceau avant que sa mère n’aille le rejoindre pour périr à son tour, Harold embrassant un fœtus sur la bouche…) et verse dans la science-fiction en donnant à ses créatures des pouvoirs semblables aux enfants du Village des Damnées, communiquant par télépathie et capables de tuer à distance. Cet élément reste toutefois très suggestif puisque contrebalancée par l’hypothèse que tout cela n’existe peut-être pas réellement, si ce n’est dans l’esprit de Harold.

 

 

Au final Spawn est une œuvre brillamment servie par un écrit plus mature que sur son précédent livre. Celui-ci s’apparentait à une excellente histoire façon EC Comics, mais le présent récit donne dans de l’horreur psychologique des plus travaillées et se trouve porté par ses protagonistes, qui ne sont en aucun cas des pantins dénués de personnalité.

En France malheureusement, il ne fut édité qu’une seule fois par Fleuve Noire dans sa collection Gore et le livre a donc énormément été coupé afin de tenir dans le petit format imposé. Trop, de l’aveu de Daniel Riche, directeur de la collection, mais même en l’état Spawn demeure un excellent roman.

 

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