Frankenstein (1910) AKA. Edison’s Frankenstein

 

Frankenstein

(1910)

 

 

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut célébrer un film vieux de plus de cent ans ! L’occasion s’est toutefois présenté le mois dernier avec la restauration inattendue de la toute première adaptation du Frankenstein de Mary Shelley: le film muet de 1910, tellement antérieur au classique de James Whale que beaucoup ignore encore son existence. Également connue sous le titre de Edison’s Frankenstein du fait que l’œuvre fut produite par la Edison Manufacturing Company, studio de cinéma effectivement fondé par l’inventeur Thomas Edison, cette version est un vestige de l’ère du cinéma muet et ne dure pas plus de douze minutes. A vrai dire à cette époque il n’y avait même pas de crédit pour indiquer le noms des acteurs et des techniciens, et une grande partie de l’intrigue était en faite décrite dans un programme offert au public juste avant la représentation, un peu comme au théâtre.
Cela signifie que ce qui est visible à l’écran est loin d’être particulièrement détaillé, seuls les éléments “importants” étant mis en images ou expliqués sur les cartons-titres, et du coup la retranscription des évènements est loin d’être fidèle au roman. D’ailleurs le film précise dans un sous-titre qu’il s’agit là d’une adaptation libre, et il y a en fait deux raisons à cela: considérant l’époque, il faut savoir que la production a volontairement été conçue afin de diminuer autant que possibles les éléments horrifiques de l’intrigue. De l’auto-censure nécessaire puisque les spectateurs étaient très sensibles tant par les mœurs que par leur découverte du média.

 

 

Qui plus est la durée des métrages, extrêmement courte par rapport à nos standards démesurés (en salle: Aquaman, 2h20), était parfois facturée par les studios aux diffuseurs. Une salle de projection devait alors payer la bobine au mètre, et même en 1910 avec ses douze minutes, Frankenstein était perçu comme bien trop long par les professionnels de l’industrie. Le grand magazine The Moving Picture World s’indigna même, accusant les studios Edison de l’avoir fait exprès juste pour charger vingt dollars supplémentaires sur leur montant habituel. Autant dire qu’avec tout ça, l’intégrité artistique en prend un coup et Mary Shelley y aurait sûrement trouvé beaucoup à redire. Mais peu importe au final puisque ce qui est intéressant ici est justement la façon dont le film s’éloigne de son modèle, proposant une relecture bien plus surréaliste, troquant la science contre le mysticisme !
Car c’est bien James Whale qui popularisa le laboratoire dingo avec ces appareils électriques bourdonnant et l’utilisation de la foudre. Ici Frankenstein est un apprenti sorcier qui rappelle bien plus les alchimistes et autres pratiquant de l’occulte que l’archétype du savant fou. Pas une fois il ne porte la blouse blanche, pratiquant ses expériences dans un riche costume, et son antre est remplie de grimoires, de crânes et de squelettes. Du gothique bien plus proche de Edgar Poe que de la Universal.

 

 

Et puis bien sûr le Monstre lui-même n’a rien du colosse compliqué aperçu dans le livre comme chez Boris Karloff. La créature fait plus penser à une sorte de démon agité tourmentant Frankenstein un peu comme Méphisto vient tenter Faust. Il y a beaucoup de Jekyll et Hyde dans leur relation, l’antagoniste étant finalement moins un être artificiel en quête d’identité que l’incarnation physique de toutes les mauvaises pensées de son créateur – son envie de jouer à Dieu en créant un être vivant “parfait”, allant à l’encontre des lois de la Nature. Preuve en est la manière dont il est détruit: attaquant son créateur la nuit de son mariage, il découvre qu’il ne le terrifie plus puisque celui-ci a désormais une vie de famille à défendre. L’homme se rebelle et le fait fuir, le poursuivant jusqu’à une pièce où trône un grand miroir. En se voyant dedans, le Monstre perd soudainement sa forme physique, devenant un simple reflet que Frankenstein va bannir, le faisant disparaitre par la force de sa volonté et (sans rire) de son amour. Le héros retrouve ainsi sa propre image, comme pleinement redevenu lui-même et enfin débarrassé de ses idées néfastes.
Une interprétation étrange, peut-être un peu simple à nos yeux, mais intéressante puisque puisant dans des thèmes issu de mythes universels et intemporels. Notre lutte intérieur contre notre part sombre, notre Doppelgänger, qui n’attend qu’un instant de faiblesse pour s’introduire dans notre vie et la foutre en l’air.

 

 

Le Monstre devient un être surnaturel purement maléfique dont la création représente le clou de ce Frankenstein: des produits sont mélangés dans un gigantesque chaudron de sorcière qui est placé dans un four titanesque dont la chaleur infernal va progressivement former son corps. Une scène obtenue en filmant un mannequin brûlant dans le récipient et en diffusant les images à l’envers. Un trucage simple de nos jours mais ingénieux en ce temps, et qui rappelle que le réalisateur, James Searle Dawley, était l’élève de Edwin Porter, l’un des créateurs du langage cinématographique a qui l’on doit le gros plan et le montage expressif. Et avec la restauration du film, on peut pleinement apprécier le début de cette séquence qui est encore impressionnante de nos jours, la silhouette encore informe de la créature prenant l’apparence d’un amas de tissus organiques carbonisés parfaitement révulsant.
Dommage qu’immédiatement après le cinéaste conserve ce mannequin désormais habillé comme un épouvantail, avec un masque inexpressif du monstre sur la tête, plutôt que d’utiliser son acteur grimé. Un assistant, hors-champ, s’en va secouer le tout pour simuler des mouvements tremblotants. Tellement désuet qu’il est impossible de ne pas sourire. Autre redécouverte grâce la haute définition: ce passage jusqu’ici difficile à cerner lorsque le Monstre découvre la fiancée de Frankenstein et devient jaloux. S’ensuit une dispute où l’on peut désormais voir que la bête arrache une fleur que la jeune femme avait accroché au manteau de son bien-aimé, la jetant au sol.

 

 

Sa réaction terrifie naturellement le pauvre homme qui s’écroule au sol, mais la créature découvre ensuite son propre reflet dans un miroir et découvre à quel point elle est hideuse et mauvaise. Elle prend la fuite sans savoir que cet objet sera un éléments qui jouera un rôle, plus tard, dans sa défaite et sa destruction. Autant dire qu’il convient vraiment de féliciter les responsables de cette reconstitution qui ont fait un travail formidable, nous permettant de voir l’œuvre dans des conditions optimales comme personne ne l’a vu depuis… probablement toujours, la qualité d’image des cinémas de 1910 n’étant certainement pas la meilleure. Un boulot considérable qui est encore plus impressionnant du fait que cet Edison’s Frankenstein est plus qu’une rareté, puisqu’il n’existe qu’une seule et unique copie du film au monde !
On a d’ailleurs longtemps pensé qu’il s’agissait d’une œuvre disparu, avec pour seule preuve de son existence le résumé de l’intrigue avec quelques photos publié dans un numéro de The Edison Kinetogram datant du 15 Mars 1910. Une revue qui ne fut elle-même exhumée qu’en 1963. Et pendant ce temps là, un grand collectionneur de film disposait sans en avoir conscience de la seule bobine survivante dans ses affaires. C’est Alois F. Dettlaff, dit “Al”, un passionné de cinéma qui durant les années 50 acheta quelque part un gros stock de films anciens, ignorant qu’un trésor inestimable s’y cachait.

 

 

Il ne réalise sa chance qu’en 1980 (!), lorsqu’un ouvrage de l’American Film Institute déclare que Frankenstein est l’un des dix plus importants “films perdus d’importance culturelle et historique”. Fier de sa découverte, Dettlaff profita beaucoup de sa possession pour amplifier sa notoriété et conserva un contrôle total sur l’exploitation de la copie, se déplaçant toujours personnellement pour chaque projection, exhibition ou représentation en festival. Une tradition qui semblait l’enchanter puisqu’il se créa carrément un personnage pour ces interventions, Father Time, apparaissant vêtu d’un long manteau, d’une grosse barbe blanche ainsi que d’une faux et d’un sablier. En 1986 il présenta même le film à Robert Wise, alors président de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (avec ou sans son costume, cela n’est pas précisé), lequel tenta vainement de le convaincre de lui céder la pellicule afin de la préserver et de l’archiver. Il faut dire que son inquiétude se comprend lorsque l’on sait que celle-ci est un de ces films-nitrates extrêmement inflammable et d’une grande fragilité…
Comme quoi même une grande passion pour quelque chose à un prix, et jamais le collectionneur ne se sépara de son précieux bien au nom de l’Art et de l’Histoire. A la place, il fit un transfert DVD de faible qualité pour en vendre quelques exemplaires lors de ses apparitions ici et là. C’est cette version qui se retrouva ensuite sur Internet, l’image perdant encore plus en détail en raison des techniques de compression vidéo peu performantes de l’époque. Father Time décéda chez lui en 2005, son exemplaire de Frankenstein toujours à ses côtés…

 

 

Le film étant tombé dans le domaine public, il connu quelques autres éditions plus ou moins officielle, la plus notable est celle de 2010 pour le centenaire de l’œuvre, accompagnée du livre Edison’s Frankenstein de Frederick C. Wiebel Jr. qui est l’ouvrage de référence pour quiconque est intéressé par l’histoire de cette adaptation et son étrange parcours. En 2014; la collection de Dettlaff fut rachetée par la Bibliothèque du Congrès de Washington qui commença la lente restauration de Frankenstein, même si deux ans plus tard en France, un certain Julien Dumoulin de l’université de Genève les battit de vitesse en présentant sa propre reconstitution, par ailleurs dotée d’une nouvelle musique de Nicolas Hafner venant remplacer la piste musicale utilisée sur l’ancienne version. Cela ne fit qu’encourager les efforts de la Bibliothèque qui, avec l’aide de plusieurs autres organisations, réussi à réparer des parties manquantes ou endommagées de la pellicule, corrigeant digitalement le film à partir d’un scan 2K du nitrate. L’écran-titre et le premier carton furent recréés dans le styles des originaux et là encore une nouvelle composition fut créée pour l’occasion.
C’est le musicien Donald Sosin qui fut choisi, celui-ci ayant déjà participé à la réorchestration de films muets avec entre autre Nosferatu, et s’il fallait faire un reproche au projet ça serait justement à ce propos. Car si sa musique colle parfaitement au style “film muet”, elle est hélas bien trop monotone, ne changeant jamais de ton selon les séquence guillerette ou effrayante.

 

 

Un sacré pas en arrière par rapport à la copie de Dettlaff, qui elle accentuait l’ambiance et accompagnait parfaitement ce qui se passait à l’écran. Peut-être est-ce l’habitude d’écouter cette dernière, mais le travail de Sosin manque sacrément de caractère en comparaison. Heureusement il est permis de simplement couper le son et de faire sa propre sélection musicale, donc ce défaut est minime. Car autrement le résultat est tout simplement irréprochable. Malgré les innombrables déchirures, griffures et artefacts qui pullulent sur l’image, la qualité est tout simplement renversante, offrant un nombre de détails jusqu’ici impossible à percevoir. On peut maintenant pleinement apprécier les décors, pour la plupart des peintures sur toiles, mais aussi des meubles et objets anciens visuellement très agréable à regarder. Même chose pour les costumes et surtout les expressions faciales des acteurs, qui sont extrêmement importantes étant donné la nature expressive et théâtrale de la mise en scène.
Et alors la forme, si ancienne, s’accorde parfaitement avec le fond, donnant l’impression de voir non pas un film de cinéma mais un élément cabalistique d’avant-technologie qui transpire le mystique, le spirituel. Cette splendide copie de Edison’s Frankenstein est heureusement disponible gratuitement en ligne, les personnes derrière ce formidable boulot ayant œuvré au nom de la Culture. Depuis Novembre dernier il est possible de voir l’œuvre sur le site Internet et la chaine YouTube de la Bibliothèque du Congrès (la Library of Congress, pour les anglophones) et elle est téléchargeable aux formats MP4 et ProRes LT.

Et bien sûr, la chose étant libre de droit, nul doute que beaucoup d’autres plateformes et usagers la proposeront avec le temps pour remplacer la version périmée de Dettlaff, même s’il est conseillés aux amateurs d’en garder une copie afin de la préserver elle aussi.

 

 

 

GALERIE

 

   

   

Un bel exemple de morceau de pellicule abimé par le temps

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