Millenium (2.21) – Somehow, Satan Got Behind Me (1998)

ROAD TO HALLOWEEN V

 

 

Millenium

Somehow, Satan Got Behind Me

(1998)

 

 

Désormais majoritairement oubliée, Millenium compte pourtant comme l’une des séries télé les plus importantes de son époque, révolutionnant le monde du petit écran en proposant une représentation réaliste et sordide du monde des tueurs en séries. Malgré une ambiance subtilement surnaturelle en raison des pouvoirs étranges de son personnage principal, le profiler Frank Black, qui peut plonger dans l’esprit des maniaques dérangés qu’il poursuit en observant leurs crimes, le show avait été spécialement conçu sur le modèle de Seven afin de choquer des spectateurs généralement habitués aux enquêtes criminelles routinières et plutôt propres. Une manière également pour le créateur, Chris Carter, de s’écarter de X-Files qui était alors au summum de son succès.
Malgré ça, certains épisodes s’écartèrent volontairement de cette formule afin de détendre l’atmosphère et briser une narration finalement très sombre car jouant au compte à rebours avant l’Apocalypse. Comme l’épisode Jose Chung’s Doomsday Defense de Darin Morgan, qui ramenait ce personnage d’écrivain critique aperçu dans Aux Frontières du Réel pour le mettre entre les pattes du groupe Millenium et caricaturer des protagonistes un peu trop sérieux. Un résultat franchement drôle et permettant de faire une pause dans l’horreur, surtout avant un season finale plutôt dévastateur.

 

 

Avec Somehow, Satan Got Behind Me, Morgan remet le couvert et rompt carrément avec la structure habituelle de la série. C’est une anthologie qu’il compose ici, à la manière du film à sketches où un fil rouge vient réunir quatre segments. Frank Black y apparait à peine et toute l’intrigue autour de la fin du monde n’est pas du tout évoquée, permettant à quiconque de voir cet épisode sans avoir besoin de s’envoyer la saison précédente pour comprendre ce qui s’y passe. En fait le concept fonctionne même si bien comme histoire indépendante qu’il ferait un parfait spin-off totalement déconnecté de l’univers étendu propre à Millenium et X-Files. Car ici ce sont quatre démons qui se retrouvent un beau matin dans une boutique de donuts, afin de prendre leur petit déjeuner et de partager quelques histoires à propos des âmes qu’ils damnent régulièrement !
Ils discutent comme n’importe quels amis ou collègues pourraient le faire, protégeant leur véritable identité en apparaissant aux yeux de tous comme de simples vieillards. Leur sujet de conversation va tourner autour de leur boulot et de la façon dont les temps modernes leurs rendent la tâche si simple, mais à leur grande surprise tous vont devoir avouer qu’au moins une personne a pu les voir pour ce qu’ils sont réellement.

 

 

Cet homme c’est Frank Black bien sûr, qui peut voir le Mal sous toute ses formes. Mais il n’est pas question ici d’explorer la mythologie de la série ou d’expliquer les origines de son don. Lance Henriksen ne fait qu’une petite apparition à la fin de chacun des sketches sans avoir la moindre incidence sur le récit, servant surtout de lien emblématique et de base pour le fil rouge. Car la discussion commence naturellement avec une histoire de serial killer et le dénommé Blurk va expliquer comment il a pu faire chavirer un jeune psychopathe avec un peu trop de facilité…
Il raconte l’odyssée sanglante d’un assassin minable, jeune homme passionné par les meurtriers et possédant lui-même des pulsions. S’il n’a jamais osé franchir le pas, cela va changer lorsqu’il prend un autostoppeur – Blurk – qui partage la même obsession que lui et va le pousser à commettre l’irréparable. Cela ne lui demandera pas beaucoup d’effort et bien vite le garçon va s’attaquer à des prostituées, s’imaginant déjà devenir le tueur le plus prolifique de tout le pays ! Mais il n’a ni imagination ni originalité, passant pour un minable auprès du démon qui va finalement le vendre à la police. Pas vraiment de morale si ce n’est une vive critique des fans de criminels qui les glorifient tout en rêvant de devenir eux-même célèbre même si ce serait pour les pires raisons.

 

 

L’intérêt vient de l’humour avec lequel tout cela est traité, le diable y méprisant ouvertement son compagnon. Il se moque de lui lorsqu’il vomit après son premier crime, s’amuse à l’envoyer tuer un jeune satanique qui hurle alors “Satan, help me !” à plein poumons, et au final le livre à la police en réalisant à quel point il est idiot et ne réussira jamais sa carrière. En prison, il lui laisse une note pour qu’il se suicide avec ses sous-vêtements, et lorsque même cela ne fonctionne pas, il fait intervenir un autre psychopathe pour se débarrasser de lui: celui-là même avec qui il pensait pouvoir rivaliser un jour ! Justice poétique, en effet.
A ces multiples interventions nécessaires pour envoyer cette âme en Enfer, les autres n’ont que des critiques et Abum alors expliquer comment il a pour l’habitude de ne pratiquement jamais agir, ciblant principalement des gens déjà désespérés par leur propre existence. Son récit s’intéresse à un homme déprimé, victime d’une routine répétitive et qui n’a plus le goût à rien. Tout ce qu’il lui reste à faire est de multiplier les petites irritations de la vie quotidienne, comme un PV collé au moment même où l’on sort de sa voiture ! De quoi amener sa proie au suicide, le démon se délectant alors de son ultime réaction lorsqu’il réalise en fait a quel point sa vie lui est précieuse au moment exact où il se jette par la fenêtre…

 

 

La comédie fonctionne parfaitement dans cette représentation exagérée d’une vie simple et ennuyeuse. Un célibataire sans amis qui se rend à un boulot qu’il déteste pour rentrer chez lui sans rien avoir à faire d’autre que de zapper sur toutes les chaines de sa télé. Son dépit est tel qu’il n’est même plus excité par la stripteaseuse qu’il va reluquer durant ses congés. Le voir prononcer des remarques salaces du genre “vas-y poupée, bouge” d’un air blasé est tout simplement hilarant. Plus subtiles sont les remarques de son tortionnaire qui commente l’absurdité de nos mœurs, comme mettre une cravate inutile en partant au travail ou le tourment que représente le réveil-matin. Et il considère même que d’avoir un boulot que l’on déteste afin de gagner sa croûte est une punition plus terrible que certaines trouvables en Enfer. Pas faux.
Le troisième segment est probablement le meilleur et le plus fou: Greb raconte comment il préfère travailler à l’ancienne et se manifester physiquement ! Si autrefois les humains savaient immédiatement à quoi ils avaient à faire, aujourd’hui leur premier réflexe est de penser qu’ils sont devenu fou… et donc deviennent fou ! Et quand sa victime se trouve être le responsable du comité de censure d’une grande chaine de télévision, les conséquences sont forcément très drôles.

 

 

A la manière de Evil Ed, le récit présente un personnage maniéré qui va finir par péter un plomb lorsqu’il se retrouve affecté dans sa vie de tous les jours par les choses mêmes qu’il réprouve. Dans la rue des panneaux indiquent quelles insultes sont autorisées et pendant combien de temps. A la laverie automatique, il ne peut s’empêcher de critiquer les dessous qu’une voisine met dans la machine, lui indiquant lesquels sont tolérables et lesquels ne le sont pas. Et lorsqu’il tente de se calmer les nerfs au strip-club (hypocrisie !), des bandes noires et des mosaïques viennent cacher les parties privées de la danseuse.
Le réalisateur en profite pour régler ses comptes avec ceux qui l’embêtèrent lorsqu’il travaillait sur l’épisode La Guerre des Coprophages de X-Files en lui disant que l’expression “it’s crap !” n’est pas acceptable. Il reprend cette scène mot pour mot et va carrément balancer son protagoniste sur le plateau de tournage d’une parodie, sosie de Mulder et de Scully inclus ! Difficile de savoir comment cela est censé fonctionner in universe puisque les deux agents existent bel et bien dans ce monde, mais lorsque même Mark Snow est de la partie en reprenant son fameux thème mais désaccordé, on ne peut que sourire. Les démons vont jusqu’à donner raison à Darin Morgan en se demandant en quoi quelques insultes peuvent poser problèmes dans une émission télé.

 

 

 

Précisons quand même qu’une partie de la réussite de ce sketch vient de l’acteur, le trop méconnu Dan Zukovic, qui se donne à fond dans ce rôle de coincé du cul énervé qui voit apparaitre un bébé démon dansant sur du hard rock en une parodie de Ally McBeal. Le meilleur moment ? Lorsqu’il se laisse convaincre par la chose de massacrer ceux qui ne l’écoutent pas et qu’il s’empare de son .45 en se disant que c’est logique. “Ouais. Maintenant ferme-là et danse” dit le diablotin, et Zukovic de gigoter comme un adolescent bourré en boite de nuit. Imaginez maintenant juste la trogne stoïque de Lance Henriksen lorsqu’il voit la même chose, n’émettant aucune réaction même lorsque la créature se dandine avant de prendre la fuite en courant lorsqu’elle réalise qu’elle s’est faite repérer…
C’est sans doute pour contrebalancer tout ce délire que l’ultime segment va revenir aux tons habituels de la série et présenter une véritable tragédie. Toby est un démon en perdition qui n’a pas corrompu une âme depuis des lustres et qui se trouve inutile. Alors qu’il désespère, il rencontre une stripteaseuse vieillissante qui va lui remonter le moral. Elle aussi est un peu paumée, comprenant qu’elle ne peut pas rivaliser avec les jeunettes mais continuant dans le métier car elle ne sait rien faire d’autre.

 

 

Bien vite ils tombent amoureux et filent le parfait amour… Sauf que de cette manière, Toby comprend comment briser cette femme et damner son âme. Et alors qu’ils partagent un bon moment, il va la repousser de la façon la plus odieuse possible. Incertain de sa technique, il ira vérifier son suicide avant de fondre en larmes en trouvant le corps. A ses copains, il dit pleurer de soulagement puisque cela le rassure quant à ses talents maléfiques. Mais à l’image on dirait surtout que le monstre regrette son geste et réalise qu’il vient de commettre un acte terrible. Et lorsque la police le laisse faire car pensant qu’il n’est qu’une connaissance de la victime, Frank Black va l’observer un moment avant de s’adresser à lui. “You must be so lonely” dit-il avec cette expression à mi-chemin entre le dégoût et l’empathie.
Somehow, Satan Got Behind Me ramène là toute la mélancolie propre à la série, montrant au passage la puissance du jeu de Lance Henriksen, capable de vous hanter avec seulement cinq mots. Et si les autres démons tente de relativiser, arguant que Frank Black l’a peut-être simplement vu comme un vieillard triste d’avoir perdu sa compagne, Toby ne peut que répéter sa phrase, profondément touché. L’effet va se répercuter sur le reste du groupe qui va devenir bien silencieux et se séparer, n’ayant visiblement plus rien à se dire. Faut-il être surpris d’apprendre que Morgan a gagné le Bram Stoker Award du meilleur scénario avec ça ?

 

 

La bonne réputation de Millenium n’est pas usurpée, et cet épisode en particulier mérite bien sa récompense. L’idée de ces diablotins prenant la forme de petits vieux et venant ennuyer l’humanité jusqu’à ce que mort s’ensuive est brillante et assumée jusqu’aux bouts: ils passent des appels téléphoniques bidons très tôt dans la matinée, se font livreur de journaux partout juste pour les envoyer à travers les fenêtres et harcèlent tellement un pauvre serveur que celui-ci se venge en pissant dans leur café ! Leur réaction ? Éclater de rire et le féliciter ! Sur la forme, malgré les contraintes liés au budget et au format télévisuel, c’est également très réussi, entre un Mark Snow qui s’auto-parodie et les décors recyclés en boucle pour créer un effet comique. Et surtout Abum, Blurk, Greb et Toby sont particulièrement soignés: physiquement très différents, nus comme des vers et dotés de voix ridicules, ils se comportent comme de vrais amis, se chamaillant ou partageant des plaisanteries, et interrompant parfois les histoires pour discuter à propos de ce qui s’y passe ou se moquer de la situation.
S’il ne représente pas complètement Millenium car trop dérivatif, Somehow, Satan Got Behind Me en constitue malgré tout l’un des plus haut points, en plus d’être un concept fun et très inventif. A regarder absolument, que vous soyez familier ou non avec la série !

 

 

Et une fois n’est pas coutume, je vous recommande fortement la VF, les doubleurs ayant visiblement prit leur pied avec cet épisode et décidés de jouer totalement le jeu. Personnellement, j’en connais même certains morceaux par cœur !

 

– Aaaah hmmm !
– Tu t’es brûlé la langue ?
– Non. Hum, ce garçon a pissé dans mon café…
– HAHAHAHAHAHAHAHA !

 

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