Blood Feast (1963)

ROAD TO HALLOWEEN III

 

 

Blood Feast

(1963)

 

 

En tout début de semaine, ce 26 septembre, Herschell Gordon Lewis dit “Le Parrain du Gore” s’est éteint. Avec lui c’est tout un symbole du cinéma d’Horreur qui disparait, et la communauté a affichée son deuil haut et fort. Du haut de ses 90 ans, et bien qu’il ait techniquement prit sa retraite en 1972, le vieux monsieur n’a jamais été oublié. Encore référencé de nos jours – croyez-le ou non mais un remake de Blood Feast est censé sortir cette année, il restera une icône, une légende du genre horrifique et le fondateur du gore / splatter tel qu’on le connait aujourd’hui.
L’histoire on la connait tous et il semble inutile de la répéter, encore que les nouvelles générations semblent ne plus savoir leur culture. Donc pour la forme, oui, le “gore”, le sanglant, existait bien avant que Lewis ne réalise Blood Feast, que ce soit au cinéma ou même au théâtre, avec le célèbre Grand Guignol. Le puriste remontera jusqu’à Shakespeare, puisque jamais Titus Andronicus ne devrait être mis en scène autrement qu’avec beaucoup de sang.
Pourtant l’Histoire du Cinéma restera marquée à jamais par ce petit film pourtant bien court (à peine plus d’une heure), très léger (intrigue inexistante) et conçu avec trois bouts de ficelles (l’équipe technique n’était globalement composé que de… deux personnes !), mais qui osa montrer l’impensable: des morts aux yeux ouverts, des plaies béantes, des gros plans sur les blessures, et tout simplement des meurtres abominables et surréalistes. Des “obscénités” face auxquelles la censure d’époque a perdue tous ses moyens, elle qui ne devait alors s’inquiéter que de la nudité et des insultes.

 

 

Pour rappel encore, la carrière du Parrain était alors quasi inexistante, celui-ci s’occupant alors de films à caractère socio-éducatif, mais surtout, surtout beaucoup de pelloches polissonnes. Car l’humain étant ce qu’il est, la première chose qui est venu avec l’invention du Cinéma, c’est l’idée de films cochons. L’époque étant encore puritaine, il n’était pas encore possible de créer un véritable film X avec ce qu’il faut de pénétrations et de positions inventives, et beaucoup de ces long-métrages se contentaient de montrer des actrices nues. C’était un peu comme filmer un strip-club et faire payer une poignée d’idiots pour ça plutôt que de leur indiquer le chemin de l’établissement.
C’est œuvrettes furent baptisés les Nudies, et plus exactement les NudiesCuties” car, comme le nom l’indique, cela restait mignon et innocent. Cette Sexploitation encore toute jeune développa naturellement le sous-genre inverse avec les NudiesRoughies”, plus durs, plus sombres. Plus question de naïves jeunes femmes se déshabillant pour un spectacle, ou attirant l’amant dans son lit, et place aux gangsters et autres mafieux capturant la donzelle pour la violer ou la mettre sur le trottoir. Pensez ce que vous voulez, dites-vous que les Sixties étaient une autre époque, mais le fait est que cela marchait, et que cela marche encore.
Et pour conclure cette petite leçon, évoquons alors Scum of the Earth !, film de Lewis qui peut se targuer d’être le tout premier Roughie jamais tourné, un an même avant le Lorna de Russ Meyer, souvent cité comme tel.

 

 

L’anecdote est importante puisque c’est en fait de l’expérience de Scum of the Earth ! que la création de Blood Feast – et donc de tout le splatter – va découler. En effet, lassés de leurs productions inoffensives, Lewis et son compère David F. Friedman vont se décider à explorer une nouvelle voie, la violence proposant un potentiel jamais vraiment exploité jusqu’ici et souvent ignoré par les artisans du cinéma. Dans leur Roughie, les deux hommes expérimentent et proposent même une scène “choc” novatrice où un jeune homme se tire une balle dans la bouche: le film est en noir et blanc mais, lorsque le coup part, une unique image est teinté en rouge afin d’exacerber le propos…
C’est à partir de là que le concept d’ultra-violence va être recherché et que le duo va accoucher de Blood Feast, film au scénario quasi inexistant et ne servant qu’à montrer une accumulation de sévices de la manière la plus choquante possible. C’est notamment parce qu’il se souvient à quel point le faux sang de théâtre paraît peu crédible (pour y avoir eu recours dans son Living Venus en 1961, soit encore avant Scum of the Earth !) que Lewis va insister sur l’aspect “rouge” du sang, couleur qui explose littéralement à l’écran à cette époque de Technicolor primitif.
Son script, il le signe sous le faux nom de A. Louise Downe et décide de lui donner un aspect unique. Car il aurait pu signer une simple histoire criminelle où les actes des malfaisants sont glorifiés, ce qui aurait été une continuité du Roughie en plus de donner au un côté “légitime” dans son approche de la violence. Il va préférer faire dans un style totalement loufoque où le gore côtoie l’humour noir et le surréalisme…

 

 

L’intrigue tourne autour d’un ancien culte égyptien, celui de la déesse Ishtar (qui n’est pas du tout égyptienne en réalité, évidemment). Une divinité de l’Amour et de la Beauté certes, mais de façon maléfique puisque son emprise pousse à la violence. Ses servants avaient pour coutume de lui sacrifier des vierges lors d’une cérémonie baptisée le Festin Sanglant (Blood Feast), ou le Festin d’Ishtar. Un rituel meurtrier s’étirant sur plusieurs jours, où des jeunes femmes étaient tuées, démembrées et cuisinées, jusqu’à ce que le corps de la dernière victime ne permette sa réincarnation. Bien que le culte ait finalement été stoppé par Amenhotep il y a des siècles, il est dit que certaines personnes vénèrent toujours Ishtar de nos jours. Comme Fuad Ramses, un égyptien qui réside aux États-Unis et qui tente secrètement de ressusciter sa déesse.
Pour la première fois en 5000 ans, le Festin Sanglant est de nouveau organisé pour assouvir la divinité, et Ramses massacre le plus de jeunes femmes possible. Il tue, mutile, et emporte avec lui des morceaux de ses victimes qu’il cuisine ensuite dans sa chambre secrète, préparant l’ancienne formule qui devrait ramener Ishtar à la vie. La police est à ses trousses mais elle reste dépassée par les évènements, ne trouvant ni piste ni indice qui permettraient de l’arrêter. Pendant ce temps l’assassin touche au but, mettant les dernières touches à son rituel et prévoyant déjà de conclure celui-ci lors du grand repas d’anniversaire qu’une famille lui a demandé d’organiser…

 

 

Déesse mythologique, cérémonie ancienne, tueur fou qui collectionne les corps dans son antre, H.G. Lewis conçoit une histoire démente qui contient les graines de l’Horreur moderne. Loin des Classiques de l’épouvante ou des monstres de légendes, il livre quelque chose de nouveau, d’innovant, et finalement de difficile à accepter pour l’époque. Si les Sixties étaient résolument dures et difficiles en ce qui concerne les problèmes de racismes, de misogynie et d’orientation sexuelle ou religieuse, c’était également une période de grande naïveté et une telle histoire, si loin des sentiers battus, si folle dans son propos comme dans ses images, ne pouvait que perdre les gens. C’est pour cette raison surtout que Blood Feast a marqué les esprits, plus que par ce que le film est réellement.
Car d’un point de vue purement technique, artistique même, l’œuvre est indubitablement misérable. L’absence de budget se ressent sur tous les points et les scènes de dialogues sont soporifiques à souhait. Les acteurs jouent évidemment comme des patates (et à raison puisque certains n’étaient en fait même pas comédiens !) et la mise en scène est bien souvent plate lorsqu’elle s’intéresse à autre chose qu’aux méfaits de Ramses. La musique est minimaliste et oubliable hormis un seul thème récurrent (ces deux coups de tambour répétitif lorsque le tueur apparaît, inoubliable et tout simplement parfait), le scénario est atrocement répétitif et les protagonistes sont globalement détestables puisque d’une stupidité affligeante.

 

 

Il n’est donc pas tellement difficile de comprendre certaines mauvaises critiques, mais le fait est que Blood Feast transcende ces défauts par la force de son concept. Lorsque le film suit les déboires de ses policiers incapables ou les conversations inintelligibles de ses demoiselles, on s’y emmerde comme jamais, mais aussitôt que l’action s’intéresse à Ramses, il déraille et devient une sorte de cauchemar éveillé. La réalisation s’emballe et devient plus dynamique, plus intéressante, jouant sur les angles ou les gros plans, et les scènes proposent des situations grotesques et difficilement raccordables aux séquences mondaines vues juste avant.
Fuad Ramses lui-même retient l’attention, de par son nom, de par ses étranges cheveux bleus (gris ?) ainsi que ses talents d’hypnose (qui ne servent qu’une scène, bizarrement). L’homme est boiteux, et son visage exprime une folie presque sincère lors de ses crises de folie meurtrière. Ce n’est pas rien si l’une des images les plus mémorables du film n’est pas une mutilation, mais simplement ce passage où le vilain fuit la police, courant en trainant une jambe, machette à la main. Une séquence si marquante par sa bizarrerie qu’elle a maintes fois été reprise ensuite (au hasard, Bad Taste).
Le film est blindé de séquences folles de ce genre, de son titre écrit en lettres de sang sur l’écran, s’effaçant alors que l’hémoglobine continue à couler dessus, jusqu’à sa dernière image, montrant la statue d’Ishtar pleurer des larmes de sang après la mort de son servant, lequel ne pourra pas la ressusciter alors qu’il ne lui restait qu’un dernier sacrifice à commettre…

 

 

Mais le gore reste naturellement la grande vedette du film, et pour une première fois H.G. Lewis tape très fort: crâne fracassé, jambe découpée, langue arrachée à mains nues… Une femme est fouettée à mort tandis que des membres humains sont cuit dans un four à pizza ! La cuisine de Ramses est naturellement couverte de sang du sol au plafond, des morceaux de viandes humaines non identifiables trainant sur toutes les tables, et un flashback vient reproduire un sacrifice antique où un cœur encore battant est extirpé d’une poitrine. Naturellement le tout est filmé de près et avec le soucis du détail, comme cette victime vomissant une sorte de gelée de sang après s’être faite massacrer la bouche, ou la cervelle coulant sur le sable de la plage pour la beauté à la tête fracassée. Plus que les tripes en elles-mêmes, ce sont ces petites applications qui ont fait la réputation de Blood Feast et qui dupliques l’effet des séquences chocs. La plus célèbre ? Le simple fait que les morts aient encore les yeux ouverts…
Bien sûr tout ceci n’est pas parfait, cela reste une première expérience pour le réalisateur et, outre les effets spéciaux évidemment limités qui prêtent maintenant à sourire, il y a aussi quelques couacs, comme l’absence de nombreux meurtres simplement évoqués par dialogues, ou le manque de violence dans d’autres situations. Ainsi une femme dont le visage aurait été arraché jusqu’à l’os ne se présente qu’avec quelques bandages bien propre à l’hôpital. De même, la dernière mort, celle de Ramses lui-même, est la plus “faible” du lot puisque jouant plus sur la suggestion que l’effet. Pas vraiment une déception puisque la scène est soutenue par un humour noir franchement bienvenu (Fuad Ramses était une véritable ordure, et il fini comme tel).

 

 

Ce qui nous amène à la dernière spécificité de l’œuvre: sa légèreté. Sûrement parce qu’il avait conscience de ses limitations, le Parrain préfère dépeindre un univers surréaliste et totalement à côté de la plaque plutôt que de la jouer 1er degré. A la revoyure, c’est presque un proto-Troma que nous avons là, avec ces personnages impossibles à prendre au sérieux et ces situations qui ne se présenteraient jamais dans la réalité: Fuad Ramses, qui bosse comme traiteur et tient une épicerie “exotique”, propose à une cliente un Festin Égyptien en guise de repas thématique, son fanatisme religieux débordant alors dangereusement en cours de conversation sans que l’autre ne remarque quoique ce soit. Le même, qui sera finalement défait par la naïveté incroyable de sa dernière proie, qu’il tente de sacrifier à l’ancienne mais qui ne tient jamais en place, l’obligeant à constamment cacher sa machette dans son dos. Dans un journal évoquant la découverte d’une nouvelle victime, on trouve même un encart à propos d’un Nazi emprisonné qui se plaint de s’être fait tabassé par ses codétenus !
L’incompétence de la police est particulièrement inquiétante, ceux-ci déclarant ne pas trouver un seul indice alors qu’il est fait état que chaque victime faisait partie d’un groupe de lecture. Toutes possèdent le même livre, remarquablement titré “Ancient Weird Religious Rites” et par ailleurs écrit par… Fuad Ramses lui-même ! Le plus bête du lot est certainement le “héros”, lequel participe à une lecture sur le Festin d’Ishtar et oublie tout cela à à peine quelques heures plus tard lorsqu’une victime encore vivante évoque ce nom en boucle…

 

 

On pourrait citer bien d’autres choses plus ou moins volontaires, comme la présence d’un grand nombre de filles se déshabillant ou se pavanant en maillots de bain, comme si l’on se trouvait dans un Nudie d’époque, ou simplement la statue d’Ishtar qui n’est qu’un mannequin de supermarché doré et déguisé à l’égyptienne. Le serpent de Ramses, quasiment invisible de tout le film car trop petit et perdu dans de trop grands décors, est amusant à chercher dès que l’on visite la chambre secrète, et ceux qui connaissent l’histoire du tournage ne pourront que sourire devant le générique, puisque plus de la moitié des noms apparaissant à l’écran sont faux et furent rajoutés pour donner l’impression que Blood Feast était un film de plus grande ampleur qu’il ne l’était réellement.
La seule chose véritablement embêtante dans tout ça, c’est le rajout totalement inutile d’une histoire d’amour entre l’enquêteur et l’ultime proie de Ramses. La romance est étonnant “sérieuse”, inintéressante et désormais un peu craignos à voir tant la différence d’âge entre les deux personnes est flagrante. Un gâchis qui bouffe quelques minutes qui auraient pu être attribuées à des choses plus intéressantes, comme un autre meurtre ou plus de détail sur la mythologie d’Ishtar. Et notamment de son Grand Prêtre: celui-ci ayant autrefois été désigné comme l’amant de la déesse et même vénéré comme un divinité moindre, et un flashback nous le montrant sous des traits similaires à l’acteur jouant l’assassin, est-il raisonnable de penser que Fuad Ramses n’était pas un simple fou meurtrier, mais un véritable immortel cherchant à ressusciter sa compagne surnaturelle ?

 

 

Quoiqu’il en soit de telles complaintes n’ont pas lieu d’être. Des décades après sa création, Blood Feast demeure toujours une légende, au même titre que son réalisateur, et se revoit avec le même plaisir. Certes jamais la violence du film ne nous touche au point que l’on se sentirait capable de vomir, contrairement à ce que David Friedman essayait de faire croire à l’époque (dans une stratégie gimmick à la William Castle qui a sûrement contribué à la réputation sulfureuse dont a écopé le film à sa sortie, il proposait des sacs en papier pour les estomacs fragiles), mais elle demeure on ne peut plus actuelle dans sa volonté de provoquer et de bousculer les mœurs.
Qui aurait pu croire qu’en 2016, la population devienne aussi coincée et stupide que celle des Sixties ? A une époque liberticide comme la nôtre où les Social Justice Warriors interdisent tout à tout le monde sous couvert de bonne morale, où manger de la viande signifie que l’on aime torturer les animaux et où un homme qui regarde une femme est perçu comme un violeur misogyne, Blood Feast apparaît comme une œuvre importante, témoignant d’une volonté de foutre le bordel et de s’affranchir de la pensée unique.

Merci beaucoup, Monsieur Herschell Gordon Lewis.
Nous ne vous oublierons jamais.

 

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