Les Nuits Bis de la Scala – Artbook (2019)

 

Grégory Lê & Romain Christmann

Les Nuits Bis de la Scala

– Artbook –

(2019)

 

L’Enfer des Zombies, c’est beau mais c’est un peu chiant quand même.

– Romain Christmann

 

 

La Nuit Bis, c’est un évènement culturel qui se déroule depuis 2012 au cinéma La Scala, à Thionville en Lorraine (Moselle, 57), à un rythme démentiellement mensuel. Y sont projetés nombres de grands classiques, de films cultes et de nouveautés au format 35mm, ou en DCP haute définition, le plus souvent dans le cadre d’un double programme. Ces soirées sont organisées et animées par le bien connu Romain Christmann, punk rockeur dont la passion pour Jaws 3D est inégalée (et sans doute inégalable), et possesseur d’une collection incroyable sur le sujet et la franchise à laquelle il appartient. C’est après deux saisons qu’il s’associe avec le “mercenaire du dessin” Grégory Lê, artiste impressionnant qui semble être né pour représenter la folie contenu dans ces œuvres déjantées. Auteur de Jeanne Dark aux éditions Spootnik, il a beaucoup baroudé dans le milieu et on lui doit notamment une collaboration importante avec Alexandre Bustillo et Julien Maury sur Aux Yeux des Vivants, laquelle l’amena à rencontrer Romain au cours d’une diffusion du film à La Scala et à devenir un quasi régulier des Nuits Bis. Depuis lors, il travail avec son nouveau partenaire pour créer des affiches originales pour l’occasion, lesquelles combinent en une seule image plusieurs éléments des deux films présentés.

 

 

Inutile d’en dire plus puisque cette association est pleinement racontée dans les pages de cet ouvrage qui se veut être un artbook mais qui est en fait pratiquement un livre-souvenir rendant hommage à l’esprit rebelle de ces events. Car outre les splendides illustrations, dévoilées en pleines pages, chaque Nuit est remémorée par les deux amis qui s’échangent des anecdotes et des faits: on y parle des galères pour déterrer des copies présentables, des réactions des réalisateurs ou des acteurs invités, de la fréquentation du public, et bien sûr des recherches de compositions, de styles ou de couleurs concernant les posters. Car s’ils sont le fruit des efforts herculéens de Grégory, son compagnon n’est pas sans offrir son aide sous la forme d’idées et de schémas forcément plus… amateurs. Et la différence entre le concept et l’interprétation est parfois hilarante. Bref, Les Nuits Bis de la Scala porte bien son titre puisqu’il n’y a là pas qu’une compilation de dessins comme on pourrait le penser, mais au contraire une rétrospective de cette manifestation culturelle dans son entier – moins les deux premières années où l’artiste n’était pas présent, même si elles sont évoquées en coup de vent.

 

 

Mais cela ne diminue pas moins la puissance graphique de l’objet, qui s’avère être au moins aussi importante que les œuvres cinématographiques proposées. Bien vite le talent du gribouillard fait qu’il n’est plus qu’un simple “présentateur” des évènements, mais un contributeur très apprécié des spectateurs. Ceux-là peuvent d’ailleurs lui acheter une affichette en guise de trophée de participation, et quand on voit ce dont il est capable, il faudrait être fou pour assister à une séance sans repartir avec un souvenir ! Les autres, ceux qui n’habitent pas dans le coin, ceux qui ont des empêchements ou ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir une sortie, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer, mais heureusement aussi pour regarder ce livre. Démarré en financement participatif sur Ulule, le projet a rapidement atteint la somme demandée. Peut-être trop vite même, car certains comme moi n’auront pas eu le temps de précommander et la page ne laisse hélas pas d’option possible pour l’acheter ! C’est sur celle de Facebook qu’il faut alors se rendre pour récupérer le produit. Le résultat est un album type BD au classique format 23×32 en couverture cartonnée, pour un total de 96 pages garnies d’illustrations et de croquis.

 

 

A cela s’ajoute une préface signée Bustillo et Maury, sans qui tout cela ne serait jamais arrivé, et tout un tas de goodies en fonction de la manière dont l’artbook a été commandé. Car qui dit crowfunding dit contreparties, Grégory et Romain s’étant amusés à créer tout un tas de pack à prix variables allant de la petite somme à la plus grosse, lesquels portent des noms forcément familiers (Zombie, Gill-Man, Pinhead, Freddy… il y a même un pack Lucas Giogini que je ne mentionne que pour les trois du fond que je vois déjà sourire), et il y a du choix entre les badges, dédicaces, ex-libris, posters et T-shirts proposés. Cent quatre films seraient passés au crible (faisons leur confiance, je n’ai pas compté), même s’il ne faut pas s’attendre à des chroniques. Les auteurs donnent simplement leurs avis au détour d’une conversation, mais c’est vraiment comme échanger trois phrases avec son pote au bar du coin. Qui plus est, ces ressentis ne seront peut-être pas en accord avec votre propre opinion, aussi il est conseillé de ne pas prendre cela trop à cœur lorsque l’un ou l’autre déclare s’être ennuyé devant un classique âgé ou avoir apprécié une grosse bêtise. Pour résumer grossièrement: Grégory n’a pas vu de nombreux titres très connus tandis que son comparse prend un malin plaisir à aimer ce qui est impopulaire et à dénigrer ce qui a une petite réputation.

 

 

Pas étonnant de la part du gars pour qui Jaws III est le meilleur opus de la série, mais je me suis surpris à réaliser que mes goûts sont aux antipodes des siens et cela rend certaines de ses réactions assez surréalistes à mes yeux: il n’est pas un grand fan de Suspiria ni de Big Trouble in Little China, mais va déclarer sa flamme à RoboCop 3 et à l’ignoble Amityville 3D. Vraiment étrange. Et cela trouve un certain écho avec l’opinion de l’audience, qui elle aussi semble beaucoup découvrir des films pourtant emblématiques durant les séances, ou ne pas trop se déplacer pour certaines œuvres d’importances. Cela n’en rend cette rétrospective que plus intéressante puisqu’elle englobe un public aux goûts très variés avec autant de néophytes que de vétérans. C’est un endroit où il doit être intéressant de débattre et voilà qui rehausse encore plus l’intérêt de la partie texte qui du coup sonne particulièrement vrai et évite la langue de bois concernant le genre, où tout serait forcément génial. Au contraire, le duo se parle comme dans la vie quotidienne avec tout ce que cela implique comme langage courant et expressions imagées, et on fini par vite cerner leur personnalité respective à travers ces échanges. Le dessinateur donne ainsi le sentiment d’être une personne posée et méthodique tandis que Romain, homme de scène, est bouillonnant, prompt à la déconne et plutôt cash.

 

 

Lorsque l’on arrive à la fin du livre, c’est un peu comme si on s’était tenu avec eux à les écouter parler sans oser participer à la conversation (l’histoire de ma vie quoi). Du reste, Les Nuits Bis de la Scala vous fera baver, exposant saison par saison sa programmation en dévoilant les uns après les autres ces incroyables tableaux qui irradient de cette énergie filmique comme seule la série B peut le faire. La première salve (saison 3, 2014-2015) montre une première génération d’affiches très DIY (et très punk finalement) qui plaira tant aux fanzineux de la première heure qu’aux amateurs de petits concerts, avec une mise en avant du noir et blanc où tout est dessiné et encré sans retouches digitales, des personnages aux titrages. Ce sont Re-Animator / Return of the Living Dead, où l’on peut regretter l’absence d’une Barbara Crampton toute nue, le triple programme Vidéodrome / Massacre à la Tronçonneuse / Frankenstein, Jr. où Leatherface pénètre l’estomac déjà ouvert de James Wood, et Suspiria / Creature From the Black Lagoon où Gill Man côtoie la belle Jessica Harper qui hélas ne porte pas de maillot de bain (quelques années plus tard ce programme aurait fait une belle parodie de La Forme de l’Eau). Puis vient Sankukai et le très drôle Flesh Gordon, où l’on retrouve un croquis des robots violeurs.

 

 

La soirée Jaws 1 et 3 permet de rappeler le culte que voue Romain à l’opus 3D, et je serais bien en mal de dire quoique ce soit à propos de Horsehead et The Oregonian. Avec Tank Girl / 2019 Après la Chute de New York, nombreux sont ceux qui ne découvre que maintenant que le second est un bon film. RoboCop / Terminator rend hommage à Frank Miller, et c’est le début d’insert de private jokes dans les dessins. L’année se termine avec une affiche magistrale pour la projection spéciale Jour du Bis où étaient diffusés Jeu d’Enfant, Orca, Phenomena et le premier Vendredi 13. Elle prend une couleur rouge sang qui explose à la gueule et montre la superbe Jennifer Connelly et son chimpanzé chevaucher l’orque, tandis que Chucky et Jason et se battent en duel. La saison 4 (2015-2016) marque une profonde évolution où les mash-ups se font de plus en plus complexes et recherchés, avec  l’intrusion de la couleur qui demeure généralement dans des tons simples à palette limitée. Et on ouvre avec l’un des plus beaux travaux de l’artiste pour L’Exorciste / The Thing, où une statue de Pazuzu perdue dans l’Antarctique se transforme horriblement. Snake Plissken croise les Warriors dans le métro pour Les Guerriers de la Nuit / New York 1997, et le livre en profite pour réparer une injustice puisque la version imprimée d’alors était catastrophique.

 

 

Christopher Lee vient faire coucou dans Panique à Florida Beach / The Wicker Man tandis que le combo Psychose / La Nuit des Morts-Vivants est plutôt original avec ces visages cachés dans l’herbe. L’illustrateur évite l’idée facile d’assiéger la maison Bates par les zombies et propose du coup quelque chose de bien plus artistique. Il se surpasse encore avec Ne Vous Retournez Pas / L’Exorciste II et son tableau somptueux évoque les visuels de Guillermo Del Toro (voir l’affiche du Labyrinthe de Pan) et de Mike Mignola (l’escalier menant à une statue et décorée de bougie semble tiré d’une planche de Hellboy). Rambo extermine quelques Rats de Manhattan tandis que Green House / Alien offre un concert de Xénomorphes à crête a qui le public balance des petites culottes. Superman III et le Punisher de 1989 est une belle occasion de jouer les crossovers avec le festival BD Le Rayon Vert, co-organisé par Grégory Lê. Dommage que Romain, qui se décrit comme “hermétique aux comics” confond, comme beaucoup, le média et le genre de super-héros en un raccourci grossier, et affiche un certain mépris pour la chose. Il est loin d’être le seul, surtout dans le milieu fantasticophile, et voilà quelque chose de décevant tant les deux univers sont très liés l’un à l’autre, et ce depuis toujours.

 

 

Le Bisseux étant en général lui-même victime de dédain et de moquerie pour ses goûts, vous penseriez qu’il se montrerait au-dessus de ce genre de chose… Que quelqu’un lui refile un numéro de Hack/Slash, ça le ferait peut-être changer d’avis ! Et l’année se conclut avec un Jour Bis très “random” qui nous balance à la fois Food of the Goods, Les Dents de la Mer 4, Ténèbres, Spinal Tap et Ultra Sex. La saison 5 (2016-2017) commence très bien avec cette parodie de Autant en Emporte le Vent pour Predator / La Planète des Vampires. S’ensuit un magnifique fanart pour la soirée Evil Dead 1 et 2 accompagnée du répugnant remake (que Greg et Romain défoncent, joie retrouvée !). Scream / L’Emprise des Ténèbres vient nous rappeler que Wes Craven est parfois surestimé, et le mélange de l’hilarant Black Dynamite et de Basket Case donne naissance à l’une des meilleurs images que j’ai jamais vu: dans un style très Grindhouse, Pam Grier en coupe afro ouvre le fameux panier pour révéler un Belial vindicatif armé d’un flingue, de nunchakus et d’une pornstache ! Une idée de génie. S’ensuit Bad Trip 3D / Devil Story, où il aurait effectivement été difficile d’arriver à la cheville de l’affiche originale du film de Bernard Launois…

 

 

Body Snatchers version 1978 et l’originale Colline à des Yeux viennent rattraper cela avec un concept absolument génial montrant le crâne d’œuf de Michael Berryman s’ouvrir comme une cosse extraterrestre pour donner naissance à un bébé gluant. L’Exorciste III / Zombi 2 permet de retrouver un beau requin et une pin-up qui dévoile sa jolie poitrine même s’il vaut mieux éviter d’entendre Romain parler du chef d’œuvre de Fulci puisqu’il demeure insensible à son atmosphère âpre et dégueulasse. Amityville / Maniac Cop montre la très drôle image d’un Matt Cordell harcelé par des mouches, puis la seconde association avec Le Rayon Vert présente Batman, le Film de 1966 et la bancale adaptation de Red Sonja, alias Kalidor. Grégory en profite pour redonner un peu de noblesse à la diablesse rousse et c’est tant mieux. Avec son esthétisme néon-violet, le combo Appel d’Urgence / Cherry 2000 se réclame de la synthwave et ferait effectivement une superbe couverture pour un CD de Power Glove ou Mega Drive. Le réalisateur Steve De Jarnatt espéra récupérer l’illustration originale et on ne peut que le comprendre. Concluons par cet étrange choix esthétique, très réaliste et cauchemardesque, pour le Jour du Bis qui montrait à la fois L’Au-Delà, Avenging Force, le Invaders From Mars de Tobe Hooper, Opéra et Troll 2. Un style qui m’évoque beaucoup l’artiste Topor sur les couvertures des romans Gore de Fleuve Noir.

 

 

Dernière saison en date (2017-2018), la 6ème édition des Nuits Bis nous offre Dead Zone / Land of the Dead, avec un George Romero zombifié en hommage à sa récente disparition, une Asia Argento sexy et… Donald Trump. L’Armée des Ténèbres / From Beyond, donne naissance à l’une des plus belles affiches de la série, où Ash se colle à une Barbara Crampton en tenue SM tout en brandissant une tronçonneuse-Resonator. Impossible de ne pas craquer. The Burning / Frankenhooker est l’occasion de proposer un style radicalement différent: si, comme Romain, on peut regretter de ne pas voir Cropsy découper en morceaux des prostituées zombies, l’image est suffisamment glauque pour fonctionner à fond. Elle reprend l’image du fameux crâne décrépi de Carnage en lui rajoutant un corps féminin décapité, en une composition qui évoque encore une Topor. Mais il y a aussi beaucoup de Junji Ito là-dedans, avec ce travail impressionnant sur le détail de la chair en décomposition. Remarquable. Suivent What do We Do in the Shadows / 3615 Père Noël dans un style en peinture de toute beauté et Big Trouble in Little China / Ninja III: The Domination qui porte des traces de rouge à lèvre. Veronica / Clerks fait un peu office d’intrus dans cet univers horrifique, et si jamais Silent Bob découvre la chose, il fera certainement ce qu’il fait toujours lorsqu’on lui rend hommage: chialer à chaudes larmes. Passons.

 

 

L’inénarrable Revanche des Morts-Vivantes est (ac)couplée à l’érotique Diable Rose et permet une affiche un peu plus osée, avec cette zombette qui vient fouiller dans la fermeture éclair d’un monsieur dont on épouse le point de vue. Shaund of the Dead / Baby Blood font un duo plutôt surprenant et ne se marient à vrai dire pas très bien, mais les deux tableaux suivants explosent toutes les attentes: c’est la fusion de Bride of Frankenstein et d’Aliens, où la Fiancée échange sa chevelure électrisée pour la gigantesque couronne de la Reine Xénomorphe. Une des pièces préférées de l’auteur qui fait justement la couverture du bouquin. Ensuite c’est l’idée parfaite: un Jour du Bis qui propose à la fois Piranhas, L’Oiseau au Plumage de Cristal et les trois premiers Hellraiser. Résultat ? Des piranhas SM ! On retrouve quatre poissons ressemblant au célèbre quatuor de Clive Barker, tandis qu’avec eux barbote un petit oiseau de verre qui tente de se faire passer pour l’un des leurs. C’est tellement bon que l’on ne peut que se demander comment Grégory va bien pouvoir se surpasser par la suite. La réponse se trouve pour l’instant sur Internet, où l’on peut retrouver les nouveaux travaux de l’auteur qui ne chôme pas.

 

 

On ne peut qu’espérer qu’ils obtiennent le même traitement, et la présence d’un petit “1” en chiffre romain en haut de la tranche de l’artbook laisse imaginer que ce sera le cas, même s’il faudra attendre de nombreuses années pour qu’il y ait assez de matériel pour un second volume ! Vu le bilan hautement positif de ce premier tome, l’attente sera longue. Tellement que l’on ne peut que songer à participer à la prochaine Nuit Bis afin de rencontrer les gaillards et se procurer une affichette en guise de petit fix de substitution. Des défauts ? A peine, juste quelques coquilles par-ci par-là (La Maison de la Terreur qui devient Ma Maison de la Terreur, et un ou deux titres de films qui n’ont pas été mis en gras), autant dire rien du tout. Un truc peut-être: la récurrence un peu pesante avec laquelle Romain rappel qu’il est fan de Star Wars. Sérieusement mec, fait une Nuit Bis spéciale et sort tout ça de ton système ! Dégotte-nous la trilogie originale non retouchée, la vraie, et montre là en rappelant qu’à l’origine, la première Guerre des Étoiles était finalement un bon gros film Bis avec monstres baveux, pin-up sexy et action délirante avant de devenir Star Wars™, parfaite incarnation capitaliste du système Hollywoodien !

J’invite l’intéressé à suivre de plus près la carrière des deux lurons en passant sur les sites respectifs. Pour Romain Christmann, il convient de visiter son incroyable temple dédié à Jaws 3D, fascinant et unique en son genre, qui témoigne de tout l’amour dont on peut faire preuve pour une œuvre de fiction. Et Grégory Lê possède un incroyable portfolio rempli ras-la-gueule de nombreuses œuvres qui valent franchement le coup d’œil. Et tant qu’à faire, si vous aimez la BD, prenez lui son Jeanne Dark histoire de le soutenir !

 

 

 

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