Les Contes de Terremer (Gedo Senki, 2006)

Bon on est allez le voir hier et, que dire… Une première réalisation forcément bancale mais prometteuse. Commençons tout d’abord par les bons points. On peut d’ores et déjà dire que Miyasaki fils sera très doué s’il persiste dans ce domaine. Sa mise en scène, certes débutante, fait preuve d’inexpérience mais est loin d’être plate ou sans talent. Bien au contraire, Miyasaki démontre un savoir faire conséquent et nul doute qu’il évoluera très rapidement par la suite. Preuve en est cette volonté à ne pas tomber dans le piège du “c’est comme son père”: ici pas de petites bestioles kawaï (les noiraudes, les esprits de la forêt de Mononoke, le hamster et le petit oiseau de Chihiro, Calcifer, etc). Tout juste un lama en guise de monture, un petit agneau croisé vite fait à un moment, mais c’est tout. Si le spectateur s’attendait à ce repère habituel de Miyasaki père, il faut qu’il comprenne maintenant qu’il a affaire à quelqu’un d’autre ayant sa propre identité.

Ainsi les humains sont traités de manière très différente, peut-être même un peu plus cruellement que chez Miyasaki père. N’avons nous jamais, dans n’importe quel Ghibli, vu un homme mauvais se laisser aller à une bassesse tel que la pulsion de viol ? Et pourtant ici ce trait est montré sans détour lorsque le chef des esclavagistes se met en tête de profiter de Therru, tentant de lui arracher ses vêtements. De même, la notion d’homicide et de folie est ici bien plus présente et plus expressive. Si nous avions quand même vu un Ashitaka démembrer ses adversaire avec sa force de démon dans Mononoke Hime, ici les réactions d’Arren sont fondamentalement différentes. Bien que possédé, c’est sciemment qu’il s’emporte dans le cycle de la violence, abordant un sourire sadique surprenant et possédant un véritable regard d’assassin, prenant plaisir à l’acte de brutalité. A voir par ailleurs le film s’ouvrir sur un parricide d’une rare violence et d’une rapidité à surprendre. La folie meurtrière représentée par Arren n’a jamais été aussi palpable et terrifiante de tout Ghibli, même devant les actions guerrières de Nausicaä et le désire de vengeance de San dans Mononoke… Sans verser dans un genre différent de son père, Goro Miyasaki parvient à établir sa propre thématique (qui se cherche encore), peut-être plus mature, en tout cas beaucoup plus frontale puisque montrée sans fioriture ni grand spectacle (à la différence de la folie de la guerre dans Nausicaä par exemple, sensiblement perdue dans l’ampleur épique de l’œuvre).

 

 

Arren n’est pas le seul à être pourvu de cette particularité, et un être androgyne se perd devant nos yeux dans les méandres de la folie pure et simple d’une façon assez conséquente. D’abord mégalo comme tout grand méchant de base, celui-ci se déforme tant physiquement que mentalement pour atteindre le point de non-retour après sa tentative de meurtre envers la jeune Therru. Titubant tel un zombie, ses orbites vides grossissant ou rétrécissant, et doté d’une petite voix, celui qui était un être reptilien et charismatique en diable est alors une créature pathétique irrécupérable. Impressionnant. Autre changement, l’importance de la petite fille héroïne de l’histoire. Car on le sait, la Femme a énormément d’importance chez Miyazaki père et ça depuis toujours. Et quand bien même un jeune garçon est au centre de l’histoire (Le Chateau dans le Ciel, ou encore Mononoke), la fille le remplace à tous niveaux. Ici pourtant, la jeune Therru n’est qu’un second rôle dans l’histoire. Plus en retrait dans le rôle, plus en retrait dans le comportement. Et pourtant si présente et si importante car nous avons là aussi une figure de femme forte: jeune fille portant une cicatrice de brûlure sur le visage, témoin constant de sa condition de parias, elle se rebelle de façon considérable face à ce qu’elle estime être détestable (“ceux qui ne respecte pas la vie”), renvoyant à Arren ce qu’il est (sa colère meurtrière, mais aussi son effacement face à la vie et aux autres). Nul doutes que Miyazaki père aurait traité le sujet bien différemment en donnant à Therru un rôle plus présent dans toute cette histoire…

Passons enfin sur le graphisme qui, aux premiers abords, semble identique à celui de Miyazaki père. Goro ne cache pas son admiration pour le trait de son paternel et a lui-même décidé de le conserver. Et pourtant là encore on note une différence, bien que très légère. L’air de rien, on se retrouve avec des chara designs éloignés des productions Ghibli habituelles. Oh certes nous retrouvons beaucoup de visages “classiques” de figurants ou de rôles secondaires (notamment le chef des faiseurs d’esclaves, clone du laquais de la femme en armure de Nausicaä), mais il faut reconnaitre une diversité bien plus importante des physiques. Le comportement influe énormément sur le graphisme, et, si le personnage de l’Archimage Épervier reste du Miyazaki père 100% pur jus dans son apparence, son calme et son placement dans l’histoire lui donne une stature et une allure fondamentalement différente des héros Ghibli (pour preuve, revoir dans Nausicaä ce personnage de héros et tuteur combattant, en comparaison). Sur de petits détails cette différence se fait ressentir: les cheveux se hérissent moins lorsque les personnages ont peur ou sont énervés (là où Chihiro semblait être passée sous une ligne à haute tension !), les larmes sont beaucoup plus réaliste et font moins “torrents”, etc… Bref, si le style est encore à ses tâtonnements (et c’est normal), il est déjà perceptible et on à hâte de voir où ira l’évolution.

Au scénario, malheureusement, on ne peut strictement rien dire. Car en dehors de la mise en scène focalisée sur Arren plutôt que Therru, il faut dire que Goro ne prend pas encore trop de risque. Les Contes de Terremer sont, à la manière du Château Ambulant, une adaptation d’un roman anglais. Forcément, les deux pays sont très différent et surtout Les Contes forme le 3ème volet d’une saga, là où Le Château Ambulant était une histoire fermée car un simple one shot. Et le plus grand défaut des Contes, c’est indubitablement son scénario. Un récit perdu aux milieux d’autres et qui paraît presque anecdotique quand raconté en-dehors de sa saga. Et oui, Gedo Senki fait presque preuve de publicité mensongère pour le coup: pas de dragon ou presque, pas de rapports entre ces créatures légendaires et les humains ou si peu… Ici, il s’agit simplement de l’introduction des personnages d’Arren et Therru, et de nombreux éléments restes très flous. Le film, comme Le Château, va forcément décevoir lors d’une dernière partie trop précipitée et confuse. Quelle est cette histoire de “véritable nom”, qui est ce fantôme qui persécute Arren ? Quels sont les véritables liens qui unissent Épervier avec le mage androgyne ? Qui est le père d’Arren et qu’est donc cette épée magique ? Et enfin, pourquoi la magie semble dépérir et que les dragons s’entre-tuent ? Autant de questions auxquelles nous n’auront jamais de réponse à moins de s’attaquer à la saga littéraire. A noter d’ailleurs que Miyazaki père hésitait, à l’époque, laquelle des deux œuvres il voulait adapter et que c’est Le Château Ambulant qui a fini par l’emporter. En regardant les deux films et en voyant la déception que procure la dernière partie du Château, on ne peut s’empêcher de se dire que les choses auraient dû être différente. Par son expérience, le père aurait dû adapter Les Contes tandis que le fils aurait pu se faire plus facilement la main sur Le Château

Oui, Gedo Senki aurait mérité à être traité de façon différente car Goro commet deux erreurs. La première est d’avoir choisi une petite histoire se situant au centre d’une plus grande, et la seconde c’est de s’être malheureusement laissé prendre au piège de l’adaptation de sa façon le plus basique. Les Contes, loin d’être une grande œuvre cinématographique, n’est qu’une simple retranscription du livre. Ce qui n’est pas un défaut en soi le devient par la force des choses, lorsque l’on se rend compte que Goro Miyazaki n’a rien à montrer. Il suit les errances d’Arren, la vie des protagonistes, puis arrive le final avec ses flous et ses questions en suspens… Nous allons d’un simple point A à un point B à la manière d’un livre simpliste et sans personnalité. Gedo Senki s’enlise dans un rythme lancinant, pas désagréable mais pas prenant, nous rendant spectateur de son histoire plutôt que de nous y plonger purement et simplement.

 

 

A cela se rajoute une sobriété visuelle inhabituelle pour une production Ghibli. Point de détail foisonnant, d’explosions visuelles et d’images donnant le tournis. Tout est centré sur les personnages et l’intrigue, n’accordant des détails en second plan qu’en de rares occasions. Les décors, aussi magnifiques soient-ils, restent très simples et ne témoignent pas de cette vie que l’on retrouve chez Miyazaki père. Les termes “pauvres” ou “tristes” ne seraient pas approprié, cependant il faut reconnaitre que si le film ne manque pas d’ampleur a proprement parler, un peu d’animation et de vitalité n’auraient pas été de trop. Adaptant un roman étranger, Goro n’a malheureusement pas pu gommer les défauts intrinsèques de l’œuvre de base. Son film semble s’enfermer dans un carcan de moralité et d’un certain sens de manichéisme purement anglais (et déjà présent dans Le Château). Évidemment c’est la différence culturelle qui le veut, mais il n’empêche que se voir ressortir les idées de “côté obscure” et de “force de la lumière” devient assez gavant et amoindri l’impact que cet univers peut avoir sur le spectateur. Rien de bien grave, mais on aurait préféré que Goro adapte le roman à sa sauce plutôt que de vouloir le coller à la phrase près, de peur de se perdre dans sa tâche. Cela reste une erreur de débutant qui, on imagine, sera corrigé en temps voulu. Après tout Les Contes est une première réalisation et nul n’est parfait !

Au final Gedo Senki est un bon film, une œuvre prometteuse pour une première réalisation, mais peut-être le plus faible de tous les Ghibli !

 

 

PS. J’en profite pour dire que la musique est, une fois de plus, tout bonnement sublime avec une consonance très Irlandaise absolument ravissante, bien qu’elle ne marque pas de thème musical particulier comme on en trouve chez Miyazaki père,

PPS. Encore une fois, félicitations à la VF qui trouve le moyen d’appeler un “lama” un “cheval” ! Mais jusqu’où iront-ils ces français ?

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