Funny Man (1994)

 

Funny Man

(1994)

 

Ce que je raconte là, c’est complètement con…
Mais j’ai quand même la larme à l’œil.

 

 

Les origines de Funny Man, un film qui semble a priori être une sorte de Leprechaun british avec un bouffon monstrueux, sont plutôt nébuleuses. Tout commence lorsqu’un trio (Simon Sprackling qui veut être réalisateur, Nigel Odell, qui veut être producteur, et Neill Gorton, artisan des effets spéciaux ayant déjà bossé les monster movies Le Repaire du Ver Blanc, The Unholy et Revenge of Billy the Kid) décide de faire un petit film pour se faire connaitre. Le projet est un court métrage baptisé Family Meal, initialement à propos d’une jeune fille au pair qui n’est pas ce qu’elle semble être, mais le résultat évolue et devient un Hand of Fate pratiquement invisible et même pas répertorié sur l’IMDB. Les responsables le présentent durant le festival du film de Milan dans l’espoir de se faire repérer, mais peine perdu, tout le monde s’en fout ! Pas découragée, la petite équipe décide de refaire la chose sous la forme d’un long métrage désormais baptisée Funny Man, trouvant même le moyen d’y inclure une apparition de Christopher Lee qui reconnu leur scénario comme étant plutôt original !

 

 

Pas un mince exploit, d’autant qu’à l’époque celui-ci tente autant que possible de se démarquer du milieu horrifique et de son image de Dracula, mais il faut dire que l’intrigue pondue par Sprackling n’est absolument pas le film de petit monstre en caoutchouc que l’on s’imagine. Bien au contraire, celui-ci puise dans le théâtre et modernise une de ses figures emblématiques et universelles: Arlequin, ou Polichinelle dans la commedia dell’arte. Un personnage anarchique, multicolore et amusant qui brise toutes les règles, y compris celle du quatrième mur. Chez les marionnettes il est Guignol qui parle au public, à la cours du roi il est le Bouffon qui peut se permettre d’insulter son souverain sans risquer sa vie, et aux cartes il est le Joker qui parasite le jeu. En Angleterre, on le connait sous le nom de Mr. Punch où il est notamment perçu comme un être sournois et meurtrier, qui tue sa femme et son bébé dans un accès de rage avant d’échapper tant au Tribunal, qu’à la Mort et même au Diable.

 

 

Un personnage “hors narration” en somme, qui peut faire ce qu’il veut sans obéir aux lois qui régissent le monde de la Fiction. Et c’est exactement ainsi que Sprackling le considère ici, faisant de cet abominable lutin un antagoniste qui certes massacre la totalité du casting comme n’importe quel Freddy de service, mais sans s’embarrasser des clichés du genre ou même de l’histoire elle-même ! Il n’a pas d’origines, n’a pas de faiblesses, n’a pas de relation particulière avec un autre protagoniste et c’est finalement lui – à travers ses actions et ses blagues – qui dirige ce film, qui autrement ne progresse jamais ! Bien sûr ce parti pris lui perd beaucoup de spectateurs qui ne savent rien du caractère hors-norme du Funny Man et de ses racines théâtreuses. N’aide pas que le film, anglais, possède également ce côté Punk provocateur qui renie toutes les conventions juste par principe, et s’éclate ainsi à ne présenter ni héros, ni scènes d’expositions, juste pour faire chier le monde. 2000 AD n’est pas loin et on imagine aisément une version papier partager le même magazine que Judge Dredd et consorts.

 

 

Pourtant quiconque fait l’effort d’accepter cette réalité altérée, ou de se renseigner sur le sujet, trouvera là une alternative forte originale d’un genre usé jusqu’à la corde, surtout dans les années 90s où le boogeyman s’efface progressivement du paysage cinématographique. D’autant que Tim James, l’interprète du Bouffon, s’y donne à cœur joie en s’adressant directement à la caméra et en faisant du pantomime. Bien vite on comprend qu’il n’y a pas autre chose à faire que de se ranger du côté du “vilain” et de se laisser distraire par ses bons mots et ses atrocités décalées, méchantes mais tellement surréalistes qu’elles provoquent bien souvenir le rire. D’ailleurs le monstre gagne au final, ne trouvant qu’un seul véritable adversaire qu’il parvient rapidement à neutraliser en fin de film, prouvant qu’il n’est presque pas à situer dans le même plan d’existences que les pauvres humains qu’il martyrise. Autant oublier l’idée de s’investir dans l’histoire pour simplement suivre ce qui se déroule à l’écran avec du recul. Beaucoup de recul.

 

 

Le pitch est le suivant: Max Taylor, un détestable producteur de disques, gagne au poker le manoir de Callum Chance (Christopher Lee), un mystérieux aristocrate. Il s’y installe avec sa femme et ses enfants, impressionné par la taille gigantesque de la demeure, mais va sans le vouloir jouer avec le destin lorsqu’il se rend dans la salle de jeu. Là, il découvre une roulette portant les mentions “gagnant” et “perdant” qui va décider de son sort lorsqu’il la tourne et atterrit sur la mauvaise case. Dès lors, le Funny Man apparaît, un bouffon qui semble avoir été l’acolyte de Chance (il avait sûrement gagné à la roue, s’en faisant un allié) et va décimer son entourage. Et lorsque les siens sont massacrés, c’est son frère John, venu jouer les déménageurs, et le petit groupe de paumés qu’il a ramassé en stop, qui vont devenir les nouvelles cibles du lutin. Seule une médium jamaïcaine adepte de la Divination va comprendre le danger et se préparer à l’affrontement en modifiant son corps façon Cronenberg.

 

 

Cocaïné à mort, Max assiste à ces événements dans un état second, étant baladé de pièces en pièces à travers des toboggans et de caddies de supermarché le promenant un peu partout. Exactement comme le spectateur qui saute du coq à l’âne, comme si Mr. Punch avait le don d’ubiquité, alignant meurtre après meurtre sans laisser à qui que ce soit le temps de réaliser ce qui ce passe. La première victime est un jeune gamin qu’il étouffe avec un oreiller, après quoi il tente de brancher sa maman en la draguant avant de la battre à répétition avec un gros gourdin, en un hommage la pièce Mr. Punch et Judy. Il électrocute une ado se coupant du monde avec son Walkman en lui plantant des pinces crocodiles dans les oreilles, puis joue au football avec une tête coupée. Une crâne est explosée par une bombe cartoonesque et un visage est pulvérisé au tromblon, le cerveau (toujours doté de ses yeux et d’une paire de lunettes !) faisant un vol plané à travers la pièce.

 

 

On y retrouve même le célèbre accouchement d’Alien, le gnome pénétrant son hôte en lui passant par l’anus avant de le traverser de part en part. “It’s like me old dad used to say: they don’t like it up ’em. And they don’t, you know. They don’t !”, déclare t-il en faisant référence à la gent féminine et la sodomie. Le plus intéressant reste néanmoins le sort réservé aux frères Taylor, que tout oppose. Car si Max est riche, c’est aussi un trou du cul de première qui enfle son frère depuis leur plus tendre enfance, et le Funny Man va profiter de ce conflit pour les mener tous à les deux à leurs pertes, mais en renversant cependant la balance: a John, ancien rockeur amer dont la carrière n’a jamais décollée, il lui permet de devenir la légende du rock qu’il a toujours rêvé d’être. Il le transforme en star – littéralement, une étoile filante qui part rejoindre le firmament après un numéro musical enjoué. Max, lui, perd absolument tout et avec une certaine ironie puisqu’il gagna la partie le poker du début du film avec… un Joker !

 

 

Il termine sa vie déguisé en bouffon (ou “fool” pour reprendre le terme anglais, qui désigne tant un idiot que le Fou des cartes), seul, mutilé et empalé en une sorte de statue décoratrice, tandis que la radio diffuse une chanson de son frangin que l’Histoire retient désormais comme l’un des plus grands artistes de son temps. L’air de rien cela témoigne d’un travail plus réfléchi qu’il n’y parait sur certains thèmes, comme le prouve cette séquence qui tire à boulets rouges sur les quartiers de Soho et ses nightclubs miteux qui coûtent la peau de fesses: un gros beauf découvre, dans le jardin du manoir, une étrange cabine façon TARDIS de Doctor Who, forcément plus grande à l’intérieur et cachant une boite de striptease nommée le Club Sexy. L’Arlequin l’y oblige à claquer son fric dans une “perruque psychédélique” pour être raccord avec le thème de la soirée avant de lui proposer une bière “gracieusement offerte” (c’est le nom de la marque, gros piège !). Cela se termine avec un numéro de cabaret vulgaire où le monstre apparait comme chanteuse aux seins gigantesques qui va lui faire du rentre-dedans.

 

 

De la même manière on peut se poser des questions concernant toute la “réalité” du film, puisque le twist final dévoile que Callum Chance (que l’on pouvait voir témoin des évènements sans comprendre où il se situait par rapport à tout cela) est interné dans un hôpital psychiatrique, se tenant face à un énorme château de cartes. Non seulement ça, mais le bâtiment utilisé pour simuler l’asile dans le film est le même manoir que celui du Funny Man, et on peut retrouver l’acteur Tim James parmi les autres patients, qu’une infirmière va même saluer d’un ton méprisant. Et tout ceci trouve écho dans la vraie vie puisque ce château était bel et bien un asile d’aliéné autrefois, d’anciens patients ayant même rendu visite à l’équipe du film pendant le tournage ! Ajoutons en plus le motif récurrent de la drogue (Max s’envoie des rails de coke, son frère s’est ruiné la santé avec du LCD et la médium s’injecte un produit étrange dans la main pour engendrer une mutation dégoûtante), et voilà un degré de lecture supplémentaire qui s’offre à nous.

 

 

Si tout cela ne vous suffit pas, il reste des éléments en pagailles à relever, à commencer par l’effort titanesque sur les décors qui mettent beaucoup en avant les origines de théâtre et de jeu de Mr. Punch. Masques, cartes et statuettes à l’effigie du Joker sont légions et offrent un côté presque “conte de fée” à l’ensemble par l’absurdité de l’architecture. On s’amuse de voir un Musée de l’Amour doté d’un jingle sonore qui dévoile des mannequins placés dans des positions absurdes mais pas nécessairement sexuelles, tandis qu’un escalier en colimaçon interminable dévoile un village souterrain caché dans les entrailles de la Terre. Une caricature de la maison des sept nabots de Blanche Neige nommée Sod’s Law (la loi de l’enculage !) où des nains de jardin rieurs font la conversation. Citons aussi cette parodie de la Velma de Scooby-Doo appelée Thelma, qui reprend à l’identique le costume et le maniérisme du personnage de dessin animé, et ce duel façon western entre le Bouffon et la voyante dont la main s’est transformé en canon à feux d’artifices !

 

 

Mais bien sûr le clou du spectacle c’est l’Arlequin, qui ne se comporte comme aucun autre boogeyman connu puisqu’il se rapproche finalement plus de Deadpool à force de parasiter le format dans lequel il est prisonnier. Doté d’un sexe géant qu’il cache à peine, il est l’incarnation même de la bêtise crasse et, dans la VO, parle avec un fort accent cockney parfois difficile à comprendre mais hilarant aussitôt que l’on écoute ses répliques. “I know fuck-all about art, but I know what I like”. Il faut le voir pisser dans le van de John avec la puissance d’un jet d’arrosage, ou appâter une proie en se faisant passer pour une femme facile avant de jouer le rôle du mari jaloux de celle-ci, juste pour faire chier. Il se plante parfois de sortie hors-champ en un rappel du fameux côté cours / côté jardin du théâtre, altère la réalité comme le Yoyo Dodo de Looney Tune, et va jusqu’à foutre en l’air le générique de fin en parlant par-dessus la musique.

 

 

Concluons, une fois n’est pas coutume, sur le soin apporté à la musique du film, pour une bande-son très rock anglais qui semble faire partie intégrante de l’ambiance du film. Outre certains titres agréables à l’oreille (les deux tubes de Johnny une fois devenu rock-star) et le thème musical composé pour le film, le réalisateur s’amuse à placer un caméo du DJ national Steve Wright et transforme le Funny Man en une version démoniaque de Jimmy Savile (des années avant que l’on découvre que celui-ci était un monstrueux prédateur sexuelle !) tandis qu’une fausse lettre de Mick Jagger écrite avec les pieds fait office d’important point de scénario concernant la relation entre Max et son frère. Quel dommage qu’aucune bande originale ne soit disponible à ce jour ! Et puisque l’on y est, saluons l’excellent doublage français créé par l’équipe de Canal + à l’occasion de la présentation du film dans le Quartier Interdit de Jean-Pierre Dionnet. Si l’on y perd ces adorables expressions propres aux rosbifs (les “oï”, “mate”, “luv” et autres “bloody” quelque chose), on y gagne quantité de voix et répliques hilarantes qui collent parfaitement à l’esprit du film.

 

 

Atypique, original et unique, Funny Man n’a évidement pas connu de grand succès et se retrouve souvent décrit comme un simple ersatz de Leprechaun un peu trop bizarre pour fonctionner. Une honte, puisque du coup ni Simon Sprackling ni Tim James n’ont pu faire autre chose qu’un peu de télé ou de courts-métrages alors qu’ils méritaient beaucoup mieux. L’œuvre était sans doute trop conceptuelle pour son propre bien. Heureusement entre l’Angleterre, la France et les États-Unis, il existe de nombreuses éditions du film en Blu-ray et DVD (l’une d’elle proposant même Hand of Fate en guise de bonus) permettant de réhabiliter cette délirante série B qui passerai sans doute un peu mieux maintenant qu’à l’époque…

 

 

“Oh ? Ça c’est de l’art !
J’vais me payer une petite branlette !

 

 

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