No Country For Old Men (2007)

No Country For Old Men

(2007)

 

“Comment ?! Un véritable film chroniqué dans L’Imaginarium ?!” vous entends-je déjà dire. Oui c’est un choc pour moi aussi, mais c’est les aléas de la rubrique Mental Hurlant, qui m’oblige à parler de tout ce que j’ai vu, peu importe le style. Il y a quelques temps vous avez bien eu droit à une ignoble comédie pour teenagers, alors pourquoi pas un film des frères Coen ? Sans compter que malgré sa nomination pour la Palme d’Or, No Country For Old Men se rapproche beaucoup plus du style de cinéma dont on parle ici que celui que regarde la bourgeoise, bien au chaud dans son salon.
Car oui, leur Thriller, leur Crime Drama ou peut-être importe dans quel genre s’inscrit ce film, est violent, sanglant, rêche. Il évoque ces westerns spaghetti et ces films policiers brutaux que nous pondaient les italiens durant les Seventies. Il n’y a rien de clinquant, de drôle ou de contemplatif dans No Country For Old Men. Absolument rien que ne permet de considérer cette production comme Hollywoodienne. Reste peut-être l’image, trop belle, qui trahit un budget confortable, et le rythme lent qui plait temps aux cinéphiles respectables. Du reste, voilà une œuvre que l’on peut sans problème ranger du côté de Red Hill, de A History of Violence ou de Fargo justement, l’un des titres les plus célèbres des réalisateurs.
Et donc, No Country For Old Men justifie parfaitement sa présence ici-même.

 

 

Plus qu’inspiré du roman homonyme, écrit par Cormac McCarthy (également auteur de The Road, qui sera aussi adapté au cinéma avec Viggo Mortensen), le film en est une retranscription hautement fidèle. Et bien qu’il ait fallu tailler dans le lard afin d’obtenir une durée respectable, on peut dire que cette version long métrage offre plus une mise en images du livre qu’une réadaptation complète.
Une idée louable mais casse-gueule, car la littérature et le cinéma sont deux formats radicalement différent qui n’offrent pas la même expérience. En suivant trop à la lettre un roman ou une nouvelle, on prend le risque d’avoir une perte de tempo et d’assoupir son spectateur. Roger Corman disait, dans son infinie sagesse, que dans un film il fallait qu’il y ait une scène d’action ou une scène de sexe toutes les quinze minutes. Bien sûr c’est exagéré, mais le conseil était qu’un public peut vite se désintéresser d’une histoire si celle-ci fait du sur-place trop longtemps, ou l’assomme à force de dialogues insipides. Et à vrai dire No Country For Old Men en est à la limite, se montrant indolent, silencieux, avec ses personnages principaux assez peu loquace. C’est indéniable et voilà qui peut, chez certain, provoquer le rejet. Cela dit, c’est un fait plutôt récurrent chez les Frères Coen et quiconque connait un peu leur cinéma devrait se sentir en terrain connu.
Et comme dans Fargo, c’est cette “lenteur”, cette impression de calme, qui vient rendre bien plus dynamique la violence. Des fusillades et des exécutions sommaires ici, lesquelles se montrent particulièrement efficaces en leur genre. Alors que la caméra balaye constamment le paysage texan, où il ne se passe rien, et que la voix off de Tommy Lee Jones semble se calquer sur celle de The Big Lebowski (en plus sérieuse), Javier Bardem déboule sans prévenir avec un fusil et provoque un carnage bruyant et salissant.

 

 

L’histoire, elle est simpliste et semble être juste un prétexte pour montrer toute cette brutalité. A vrai dire cela pourrait même être le sujet principal du film, puisque la narration d’ouverture évoque le fait qu’autrefois un shérif n’avait pas nécessairement besoin de porter une arme pour faire son travail. Et la conclusion montre celui du récit démissionner après des années de bons et loyaux service, se sentant dépassé par les horreurs du monde d’aujourd’hui…
L’intrigue montre comment Llewelyn, un White Trash sans histoire, pauvre bonhomme vivant dans une caravane avec sa femme et n’ayant sans doute aucun projet d’avenir, tombe par hasard sur un magot durant une partie de chasse. Isolé dans la campagne, il découvre les vestiges d’une transaction qui s’est mal passée: corps, armes, drogues et deux millions de dollars en liquide qu’il va ramener chez lui. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais la nuit venu le voleur est prit de remord, pensant à l’unique survivant, agonisant, qu’il a abandonné dans une voiture alors qu’il demandait de l’eau. Il retourne sur place par compassion, mais se fait alors prendre en chasse par d’autres criminels en lien avec l’affaire…
Blessé et se retrouvant avec quelques mafieux aux fesses, Llewelyn envoie sa femme chez sa mère afin de l’épargner, et prend la fuite afin de couvrir ses arrières pendant quelques temps. Bien lui en prend car l’un des responsables du trafic engage un tueur à gage pour faire le ménage et rapporter l’argent. Manque de chance pour tout le monde, celui-ci est un véritable psychopathe qui abat toute personne croisant son chemin, laissant une montage de cadavres derrière lui. Le shérif du Comté mène l’enquête tandis qu’un autre “spécialiste” est dépêché sur place par les dealers, afin de corriger les erreurs du premier.

 

 

Et c’est a peu près tout ce qu’il y a dans ce film. Une longue traque qui met essentiellement en scène Llewelyn et son poursuivant. Les autres protagonistes qui gravitent autour sont là pour leur donner corps, façonner un univers crédible, mais le scénario ne va jamais plus loin que la confrontation entre ces deux hommes. Tommy Lee Jones cours mollement après eux, en une version géronte du Fugitif, et le génial Woody Harrelson (l’autre traqueur) n’est là que pour quelques instants seulement, guest-star de luxe qui ne sert pas à grand chose. Plus intéressante est la femme de Llewelyn, qui se ronge les sangs a propos de son mari et qui va devoir malheureusement payer les pots cassés tôt ou tard, mais là encore son personnage n’apparait qu’une fois de temps en temps et n’a pas une grande incidence sur le récit.
Ce qui importe, c’est l’incroyable jeu de cache-cache qui s’organise entre Josh Brolin et Javier Bardem, jusqu’à l’ultime rencontre, du moins le crois t-on. Le film est assez habile pour éviter l’aspect héros/vilain avec une classique bagarre entre les deux, et à la place c’est un challenge presque psychologique qui s’enclenche entre les deux, sans même qu’ils n’aient besoin de se voir ou de se parler. Car Llewelyn n’est pas juste monsieur tout le monde, comme l’histoire le laisse à penser. C’est un vétéran de la guerre du Vietnam, un homme qui supporte et aime la solitude, et qui dispose de beaucoup de ressources. Sa fuite il la planifie, et malgré ses erreurs, il parvient aisément à effacer ses traces et semer le trouble chez son adversaire pourtant expert.
Ce dernier est quant à lui un monstre incontrôlable, un chien fou qui ne lâche jamais sa proie et qui, tel le Terminator, n’a de cesse de revenir à la charge malgré tout ce qui peut lui barrer la route. Il ne s’embarrasse pas de moral, de craintes ou de remords, assassinant à tour de bras pour une voiture ou un renseignement. Le film tourne même la chose à la blague, finissant par ne même plus montrer les meurtres et couper après une réplique anodine, comme le T-1000 lorsqu’il lâche “Elle est chouette cette moto” au pauvre flic qui s’inquiétait de son sort. En dehors de son flair et de sa soif de sang, il est doté de quelques gadgets très utiles comme ce pistolet d’abattage, actionné par une bombonne d’air comprimé qu’il trimballe partout avec lui et qui lui sert à défoncer les portes autant que les crânes. Et lorsque c’est l’heure de faire parler la poudre, les Frères Coen lui offre un fusil à pompe doté d’un énorme silencieux, accessoire inexistant en réalité mais visuellement plaisant et doté d’un effet sonore très effectif.

 

 

La lutte entre les deux passe par différents stades. La traque, où l’un prend ses distances, change de repaires, surveille par-dessus son épaule et trouve une cachette pour ses affaires, tandis que le second est muni d’un petit radar qui le met sur le bon chemin. Vient la chasse aux indices, les pièges et les moments de tension équivalent à un film d’espionnage, et puis c’est l’affrontement. Du moins jusqu’à un match nul qui oblige les deux partis à remettre ça à plus tard. Entre temps les évènements ne servent qu’à faire monter la pression, éventuellement faire croire que le film va passer à autre chose que la chasse à l’homme: le shérif cherche à comprendre ce qui se passe et ce qu’est devenu Llewely, tandis que celui-ci se voit contraint de filer en douce au Mexique. Un criminel lui offre une protection en échange de l’argent et son adversaire menace sa femme s’il ne se rend pas.
Tout ceci débouche ne débouche sur rien, ce qui peut s’avérer décevant au regard des possibilités mais le but du film semble véritablement d’accumuler les bains de sang et d’en dégoûter ce pauvre Tommy Lee Jones, totalement dépassé par ce qui arrive. La “morale” c’est que, lorsque l’on tombe dans cet univers, il y a peu d’échappatoire. Et même si Josh Brolin semble être un brave gars capable de sauver sa vie comme son argent, les ennuis qui lui retombent sur la gueule deviennent si contraignant qu’on ne comprend même plus qu’il puisse continuer à s’accrocher. “There are no clean getaways” dit la tagline sur l’affiche, et effectivement.

 

 

Si ce n’était pour la mise en scène typiquement décalée des Coen, pleine de personnages loufoques (Harrelson, qui compte les étages perdus des buildings), d’humour inattendu (Brolin, évanouie en pleine rue, se faisant réveiller par une bande de Mariachis poussant la chansonnette, la grand-mère cancéreuse mais casse-couille) et de séquences justes étrangement calme et sans intérêt (quasiment tout ce qui touche à Tommy Lee Jones), No Country For Old Men serait le parfait hommage aux polars hardboiled des années 70. Sans concessions, très pessimiste. J’imagine aisément ce à quoi aurait ressemblé le film à cette époque, avec par exemple Charles Bronson à la place de Brolin et Henry Silva au lieu de Bardem. Rien que de la tension et de la violence sèche, à des années-lumières du politiquement correct de rigueur chez les films à récompenses.
Même le final, abrupt, privant du climax tant attendu, abonde dans ce sens, renonçant à créer une structure “classique” de film policier et se rapprochant d’une conclusion amer à la French Connection. Ça peut être décevant, et c’est typique des Frères Coen, mais thématiquement c’est beaucoup mieux qu’un dernier combat manichéen à l’issue prévisible et convenable. Difficile de croire que les frangins se sont lancés dans une nunucherie comme Burn After Reading après ça.
Quoiqu’il en soit, ne vous laissez pas berner par ses prix et ses multiples Academy Awards. Âpre, tendu, graphique et ouvertement rétro, No Country For Old Men est définitivement un film d’Exploitation. Peut-être pas techniquement, car il n’y a rien “d’exploité” et même la violence est un choix volontaire des réalisateurs pour coller au sujet, mais en tout cas spirituellement. Du grand cinéma certes, d’ailleurs tout le monde le dit, mais aussi du vrai cinéma, loin des clichés et des paillettes, et n’ayant pas peur de marquer.

 

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