Shivers (1975)

 

Shivers

(1975)

 

Après des essais comme From the Drain, Stereo ou Crimes of the Future, puis quelques réalisations pour la télévision, David Cronenberg voit enfin la possibilité de travailler sur un véritable premier film. Un film plus professionnel et abouti, mais surtout un film qui sera le premier à intégrer les thématiques chères au réalisateur canadien. Ce film c’est Shivers, ex The Parasite Complex, devenu The Parasite Murders pour son exploitation aux États-Unis et par ailleurs souvent renommé en fonction des distributeurs, se retrouvant affublé de titres tels que They Came From Within ou encore cet hallucinant Orgy of the Blood Parasites.

L’histoire se déroule dans une cité résidentielle huppée, située sur une île près des côtes du Canada, où les habitants vivent pratiquement en autarcie. C’est ici qu’une expérience ayant mal tourné va provoquer l’invasion d’un espèce de parasite, fruit d’expériences génétiques, se logeant dans le corps humain et transformant l’hôte en zombie aux pulsions sexuelles démesurées, contaminant ses partenaires en leur transmettant un autre parasite…

 

 

Impossible de parler de l’œuvre sans la remettre dans le contexte de son époque. Après les événement de 1968, les années 70 sont sous le coup de la Libération Sexuelle, qui se fait énormément ressentir à travers l’Art. A ce niveau la génération de 68 devient de plus en plus provocatrice et ce malgré le fait que ce mouvement soit encore très jeune et controversé par les vieux gardiens de la bonne morale. Frissons sort en 1975 dans l’Ontario, lieu excessivement puritain, et va donc créer un scandale. La notion de “film d’horreur” n’évoque pour eux que les châteaux gothiques et le noir et blanc traditionnelle, et personne ne veut de ces films de la nouvelle génération. On peut établir un parallèle avec ce qu’avait fait George A. Romero en 1968 avec sa Nuit des Morts-Vivants

 

 

De part son scénario, le film gêne volontairement. La menace se veut libératrice de pulsions enfouies, celles que nombreux ne veulent pas reconnaître: les mœurs sexuelles. Le savant fou responsable des parasites voit l’Homme comme un animal s’étant oublié et ayant lui-même éteint son instinct le plus primaire, celui du corps. Puis vient l’idée d’utiliser ses créations comme outils de libération, permettant à l’Homme de redevenir ce qu’il était et d’oublier tout le système social et la civilisation en un simple acte sexuel éternel. Film d’horreur social avant tout donc.

 

 

Mais s’il est provocateur, Frissons ne se limite pas à cette simple satire de l’époque et se trouve même être en avance sur son temps, par le biais de cette idée de contamination à travers le sexe: des années avant l’apparition du SIDA, Cronenberg invente la MST. Forcément inconnu à l’époque du film, cela saute désormais aux yeux du spectateur tant la critique sociale elle-même est dépassée. Et si ce concept de transmission sexuel n’était autrefois qu’un moyen de libérer les pulsions sexuelles refoulées, elle apparaît maintenant comme un véritable danger (à l’époque inexistant). Frissons peut ainsi se lire à différents niveaux en fonction des époques et de leurs contextes, ce qui le rend très intéressant.

 

 

Intéressant aussi de constater que la libération sexuelle n’est pas non plus montrée comme quelque chose de complètement sain. Ainsi les zombies sexuelles du film ne se contentent pas de passage à l’acte hétérosexuel et (déjà plus osé pour l’époque) homosexuel, mais on trouve aussi certains extrémismes malsains comme l’inceste (lorsqu’un vieil homme et une jeune fille s’enlace avant de nous révéler qu’ils sont père et fille) et surtout la pédophilie via quelques séquences bien senties (l’attaque dans l’ascenseur d’une mère et de sa petite fille par un contaminé). Bien entendu le concept du viol lui-même y figure, car très rares sont les victimes se laissant volontairement contaminer, et les agressions sont bien souvent violentes.

 

 

A cela s’ajoute une foule de scènes marquantes où le rapport charnel a toujours un rôle important. On peut citer l’ouverture du film, après un générique semblable à une publicité nous présentant le Starliner (le lieu où se déroule le film), une scène où une jeune femme en uniforme de collégienne et un vieil homme à l’aspect peu engageant luttent sans que l’on ne comprenne réellement ce dont il en retourne. Puis l’homme se met à étranger l’adolescente pour la déshabiller une fois évanouie, lui ouvrir le ventre et verser une bouteille d’acide dans ses entrailles. Une scène glauque, filmée froidement, et qui se conclue par le suicide de l’assassin qui se tranche la gorge avec son scalpel. Des images violentes et perturbantes qui reviennent sans cesse, comme lorsqu’une des premières contaminée, une vieille femme obèse, observe un garçon de chambre en répétant sans cesse “I’m hungry for love” avant de se jeter sauvagement sur lui, ou encore la fameuse scène de viol d’une femme dans son bain par un parasite qui s’introduit dans son corps directement par son vagin. Et comment oublier cette brève vision, très pasolinienne, où deux très jeunes filles en maillot de bain sont tenues en laisse et marchent à quatre pattes en poussant des jappements ?

 

 

Provocateur, avant-gardiste et précurseur, voilà comment on pourrait qualifier Frissons. Précurseur vis-à-vis du “réel” (la MST) mais également vis-à-vis du genre la science-fiction et de l’horreur. Car jusqu’ici les films d’horreurs étaient basés sur d’anciens mythes (les vampires, les maisons hantées) et Cronenberg invente “l’horreur organique”, celle liée aux corps et se déroulant dans un univers contemporain. L’idée de parasites investissant l’intimité la plus total de l’être humain n’est pas vraiment nouvelle en elle-même et on peut trouver des similitudes avec le Invasion of the Body Snatchers de Don Siegel. Mais ici pas de replicants ou de cadavres utilisés comme nacelles. Ce sont les êtres humains qui deviennent le réceptacle d’une nouvelle entitée, et cette idée fut alors reprises bien plus tard avec Alien (il est pratiquement certains que Dan O’Bannon, scénariste du film, a prit cette idée de Frissons), créant alors tout un nouveau concept dans le genre horrifique qui sera maintes fois repris (The Hidden, par exemple.). Frissons est l’un des premiers avatars de toute une nouvelle génération de films, créant une véritable révolution au sein même du Genre.

 

 

Celle-ci a bien entendu était amenée avant tout par La Nuit des Morts-Vivants et son influence s’en fait fortement ressentir sur le film, qui n’est autre que son équivalent façon Cronenberg. Ce n’est pas un hasard si les parasites suppriment tout comportement rationnel chez leurs hôtes, les transformant ainsi en véritables zombies venant agresser les êtres “normaux”, et la démarche de ces contaminés n’est pas sans renvoyer à celle des morts-vivants de Romero. Tout particulièrement dans la dernière partie, lorsque les protagonistes déambulent dans les sous-sols du Starliner et que les parasités surgissent de partout, ou encore lorsque l’un des personnages tente une sortie hors de la résidence avant de voir surgir, hors de de l’obscurité, une foule de personnes à la démarche lente et saccadée.

 

 

Malgré tout Frissons trouve déjà chez lui les thèmes principaux de son réalisateur: la science, les manipulations génétiques, la sexualité, et bien entendu l’organique avec les métamorphoses et mutations du corps. On dénote même la notion de la Chair (Flesh) si importante à Cronenberg, ici évoquée au détour d’une réplique: “He told me that even the Old Flesh is erotic flesh, that disease is the love of two alien kinds of creatures for each other, that even dying is an act of eroticism” (traduction: “Il m’a dit que même l’Ancienne Chair est une chair érotique, que la maladie est l’amour entre deux espèce de créatures étrangères l’une pour l’autre, que même mourir est un acte érotique”). On dénote par ailleurs que état “naturel” de l’être humain, avant son changement de comportement par les parasite, est appelé Old Flesh et qu’il faut s’en débarrasser pour atteindre un autre état, celle de la New Flesh. Ce concept sera la thématique général de l’œuvre de Cronenberg, et même directement évoquée dans une de ses pièces maîtresses: Videodrome (“To become the New Flesh, kill the Old Flesh” et la fameuse “Long live the New Flesh”).

 

 

Cependant, ici, tout cela n’est évidemment pas aussi bien géré que dans ses futures œuvres. Le film souffre de quelques défauts liés à une réalisation qui se cherche encore, notamment dans le montage avec ces fondus au noir trop rapides et nombreux, coupant un peu l’action, ainsi que les grosses pertes de rythmes (notamment au début) et quelques soucis de continuités assez flagrants: par exemple lorsque le téléphone est coupé dans toute la résidence, le personnage principal parvient cependant à joindre les occupants d’une chambre, et ce dans le but de contacter quelqu’un qui a justement quitté ce lieu parce que le téléphone était coupé ! De plus, il faut reconnaître que l’œuvre à plutôt vieilli…

 

 

L’interprétation, elle, est bien desservie par des acteurs confirmés comme Joe Silver et la troublante Barbara Steele, ancienne égérie des films d’épouvantes dans les années 60 (Le Masque du Démon de Mario Bava pour ne citer que celui-là) qui disait pourtant ne plus vouloir jouer dans ce registre en marquant sa défection pour le genre. A noter la belle Lynn Lowry, qui passe subitement du rôle d’infirmière potiche à celui d’une femme fatale à la beauté vénéneuse, et la présence de Ronald Mlodzik, que Cronenberg avait prit comme acteur principal dans Stereo et Crimes of the Future.

 

 

Jouant la provocation, alignant les passages malsains et les scènes de nudité, le tout avec un soupçon de gore, Frissons est une œuvre intéressante, marquant la base de toute la mythologie de David Cronenberg. Elle fait d’ailleurs partie d’une sorte de diptyque avec Rage, qui en reprend les grandes lignes. C’est l’entrée dans une nouvelle génération de films d’horreur, témoignant d’un contexte social passé, tout en restant d’actualité. Brillant.

 

   

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