The Shadow vs. Le Sadique à la Tronçonneuse – Pieces (1982)

Lost (and found) in the 5th Dimension

Épisode 21

 

Recyclage

THE SHADOW vs.
LE SADIQUE À LA TRONÇONNEUSE

Pieces (1982)

 

 

On connait tous le Sadique à la Tronçonneuse, ce pseudo giallo espagnol par l’auteur de Slugs. Un slasher ultra sanglant et limite misogyne, qui s’ouvre sur une scène incroyable montrant un gamin pervers mettre en pièces sa maman à coups de hache parce qu’elle désapprouve (hystériquement il faut dire) le puzzle érotique qu’il tente de reconstituer. Des années plus tard, l’assassin devenu grand mélange ces deux éléments de son passé et se met à découper de jolies étudiantes pour réassembler les morceaux en un seul corps parfait.
De son véritable titre Mil Gritos Tiene la Noche – ce qui peut se traduire chez nous par Les Milles Cris de la Nuit, le film doit sa mauvaise réputation à sa version internationale: baptisée Pieces, celle-ci censure les passages sanglants et la nudité, offre un doublage anglais caricatural (“Bastard !!!”) et remplace la musique originale, une composition au piano plutôt sympa, en piochant sans vergogne dans la librairie de l’éditeur italian CAM (Creazioni Artistiche Musicali). L’odyssée sanglante du meurtrier s’opère alors sur les musiques reconnaissables du Horrible de Joe D’Amato, du Ring of Darkness de Pier Carpi, ou encore de… La Toubib se Recycle !

 

 

Non pas que la version originale soit bonne en soit, comme le prouvent d’étranges décisions artistiques comme la séquence où le tueur cache sa tronçonneuse géante dans son dos, ou l’apparition surprise du sosie Bruce Le, le temps d’une scène, surexcité par l’ingestion d’un mauvais chop suey. Mais il y avait une tentative de fusion des genres avec l’ère naissante du slasher et des éléments propres au giallo: le titre tarabiscoté, les victimes féminines et déshabillés en abondance, certains meurtres à l’arme blanche plutôt soignés, comme celui sur le matelas d’eau, la nature sexuelle et probablement incestueuse des pulsions homicides du tueur… Et bien sûr, l’aspect de l’assassin tout de noir vêtu. Entièrement dissimulé derrière un long manteau, un grand chapeau et un foulard enroulé autour du visage (et pourtant tout le monde semble le reconnaitre !), il évoque bien moins les tordus masqués américains que les sadiques italiens des Seventies.
Le réalisateur évite de le montrer de plain-pied, le garde dans l’ombre la plupart du temps et préfère les gros plans sur ses lourdes chaussures ou ses mains gantés. Et ainsi, avec la bande-son italienne trafiquée, impossible de ne pas penser aux films de Dario Argento, ou plutôt leurs décalques crapoteuses comme le Soupçons de Mort de Fulci.

 

 

Pourtant, dans cette silhouette maléfique plutôt générique et sans doute inspirée du Six Femmes pour l’Assassin de Mario Bava, certains ont cru reconnaitre l’influence d’une source très différente. Quelque chose issu d’un autre pays, d’une autre époque, d’un autre genre. Avec cette écharpe enroulée jusque sous le nez, ce chapeau large et ce manteau long, et l’idée que le tueur puisse surgir de l’ombre et être présent partout lorsque l’on ne s’y attend pas. Pieces se réclame peut-être du giallo, mais son antagoniste n’est autre qu’une copie du justicier américain Lamont Cranston, alias The Shadow !
Celui-ci est l’un des premiers héros pulp, ancêtres de super-héros qui partagent des racines communes avec le genre horrifique et d’espionnage. On y trouvait des génies maléfiques comme Fantômas ou Fu Manchu, des détectives de l’occulte comme Thomas Carnacki, des aventuriers confrontés à des forces mystiques avec Doc Savage et Tarzan. Conan le barbare venait représenter l’Heroic Fantasy tandis que John Carter faisait la même chose sur Mars, rendant la science-fiction plus divertissante que dans les œuvres d’anticipation. Et bien sûr, H.P. Lovecraft réinventait totalement la notion d’épouvante.

 

 

Doté d’une histoire longue et compliquée, The Shadow se présente comme un anti-héros dont les méthodes évoquent tant celle du Punisher que des vilains à la James Bond. Plutôt que d’affronter seul le crime, il dispose d’un vaste réseau de fidèles qui peuvent lui rapporter des informations ou capturer ses proies. Et lorsqu’il n’abat pas ses cibles à l’aide de pistolet façon John Woo, il peut manipuler les esprits – projetant une sorte d’ombre mentale venant obscurcir les pensées rationnelles, saper la volonté et créer des illusions.
Tout d’abord personnage de romans et de radio drama, le mystérieux protagoniste gagna vite en popularité et, tel Conan, parvint sans mal à survivre à travers de nouveaux médias. Serials, comics, et même films de cinéma, puisque vous devez tous vous souvenir de l’adaptation de 1994 avec Alec Baldwin. Durant les années 70, et peu de temps avant la réalisation de Pieces, The Shadow rejoint l’écurie DC Comics pour un bon run, lui permettant de toucher de nouveaux lecteurs même s’il restera toujours dans l’ombre (ah !) de Batman et Superman. Malgré tout, il gagne l’un de ses meilleurs illustrateurs: Michael Kaluta.

 

       

 

Maintenant, libre à chacun d’accepter ou non l’idée que le tueur de Pieces soit directement inspiré de The Shadow. Les dates concordent, le style vestimentaire est assez similaire et si les personnages n’ont aucun rapport, il faut avouer que l’un comme l’autre possèdent ce côté giallo que Juan Piquer Simon a l’air d’avoir voulu reproduire dans son film. Mais tout cela pourrait n’être qu’une énorme coïncidence. Je laisserai juste flotter le doute en attirant votre attention sur le pseudonyme d’un des scénaristes, que l’on pensait un temps être Joe D’Amato (il s’agissait en fait de Roberto Loyola): John Shadow. Oui, John SHADOW.
Une chose qui est certaine en revanche, c’est que le justicier ténébreux fait bel et bien une apparition secrète quelque part dans ce slasher, se cachant au grand jour. Car c’est sur l’affiche du film qu’il fait son apparition, où il interprète le rôle du meurtrier ! Quelle poster me demanderez-vous, puisqu’il existe effectivement au moins autant d’images différentes que d’éditions. Tout simplement l’une des plus connu, conçue principalement pour la version espagnole originale, et utilisée chez nous pour l’édition du Sadique à la Tronçonneuse (sans la faute d’orthographe). Celle où il apparait en silhouette sous fond rouge sang, avec juste une partie de son visage visible, mais dévoilant un nez aquilin qui ne trompe pas…

 

 

Cette image, elle a évidemment été détournée. Nous avons là, en fait, une peinture de Michael Kaluta réalisée en 1976, du nom de Master of Men. Un travail réalisé à l’acrylique et qui compte comme l’un des meilleurs tableaux de l’illustrateur sur le sujet, d’ailleurs non pas conçu pour DC Comics mais simplement effectué par amour pour le personnage.
Sur l’original, on peut voir que 90% du poster de Mil Gritos Tiene la Noche est déjà là: la silhouette du personnage sous un fond rouge, ce visage sévère dissimulé dans l’ombre, les gants, le chapeau… Mais quelques détails particuliers à The Shadow demeurent, comme le .45 qu’il tient dans une main et sa bague, dont la pierre magique permet d’hypnotiser autrui. On distingue également le rouge de l’écharpe autour de sa bouche, et l’intérieur de sa cape.
Les corrections apportées sont au final minimalistes, et a vrai dire j’ai même pu trouver une image qui apporte déjà une partie des changements qui seront apportés pour Pieces. J’avoue ne pas connaitre la source de cette version remaniée, mais la résolution semble affirmer qu’il ne s’agit pas d’une simple retouche Photoshop récente par un quelconque Bisseux.

 

 

Ici l’illustration est sensiblement recadrée, de manière à mieux correspondre à une affiche de film. Les détails de la tenue et des accessoires disparaissent dans un rajout de noir, et seule la silhouette elle-même demeure intacte. La bague est à peine visible, le pistolet n’est plus qu’une ombre, quant au visage il grandement camouflé plus de perdre ses couleurs: la peau est aussi rouge que l’arrière-plan, ce qui vaut au personnage de paraitre plus maléfique…
Je ne peux l’affirmer, mais je pense que cette image est bien un work in progress de l’artiste a qui l’on a commandé l’affiche du Sadique à la Tronçonneuse. En comparant les deux illustrations, il semble clair que cette deuxième version est une copie faite à la main, une décalque (technique du tracing) avec de petites différences spécialement effectuées pour l’occasion. D’une part le fond laisse apparaitre des traces de brosse qui ne correspondent pas à celles visibles chez Michael Kaluta. Le changement de format a aussi entrainé une retouche du visage, plus fin, plus allongé, ce qui est très subtil mais perceptible. Enfin il faut admettre que la zone de noire en bas de l’image semble avoir été faite pour y placer titres et crédits, comme cela se fait sur les affiches de cinéma traditionnelles.

 

   

 

Le poster final montre encore une série de différences, bien que minimes. D’une part le pistolet laisse place à une grande tronçonneuse, placardée dessus et cachant alors l’arme originale. Le fond rouge est encore une fois différent, avec le rajout d’un éclair pour le côté “horreur”. L’écharpe a entièrement été repeinte en noir, le vêtement disparaissant pour ne laisser qu’une silhouette sombre. Aussi, le bras gauche a totalement été refait, supprimant le gant original et la bague, et laissant réapparaitre la forme du coude où repose désormais une jolie pin-up déshabillée. Les traits du visage ont également été retouché et le nez parait moins prononcé qu’avant. Enfin, les formes de la cape sur les épaules, tout en angles sur les versions précédentes, ont été arrondies.
Le titre et les écritures ont été rajoutés sur la zone noire, et une étrange watermark en forme de fourmis se trouve en bas à droite de l’image, probablement la signature de l’artiste en charge du travail. Malgré tout, il est impossible de ne pas reconnaitre The Shadow dans ces modifications.

 

   

 

Ainsi peut-être que l’assassin de Pieces n’a jamais été inspiré par le héros pulp. Peut-être que J.P. Simon s’est effectivement basé sur les gialli et que la ressemblance avec le justicier américain n’est que notre inconscient ayant décodé le poster sans que l’on ne s’en soit rendu compte. Allez savoir ! Dans tous les cas, le pompage flagrant de l’œuvre de Kaluta semble avoir été découvert par quelqu’un puisque la distribution américaine changera le poster pour mettre en avant la tronçonneuse plutôt que le tueur. Les multiples éditions VHS ne reprendront pas ce design, et il faudra attendre le DVD chez Grindhouse Publishing pour qu’apparaisse enfin le poster original avec le titre international collé dessus. Chez nous, c’est Uncut Movie qui se chargera de l’édition, faisant un bien meilleur boulot au passage.
Quant aux autres versions du film, si elles ont désormais tendance à ramener la silhouette de l’assassin au chapeau, elles ne cherchent pas toutes à reproduire l’allure de The Shadow. Cela dépend de l’artiste, et si certaines représentations lui offre un look de maniaque plus traditionnel (comme les couvertures alternatives chez Grindhouse et Arrow Video), d’autres n’hésitent pas à rappeler l’improbable recyclage qui a eu lieu (la jaquette réversible, toujours chez Arrow).

Au final, rien de tout ça n’a la moindre importance et Pieces comme The Shadow vont continuer son bonhomme de chemin chacun de son côté, sans procès ni communiqué officiel. Mais reconnaissons que l’anecdote reste amusante et donne un nouveau prétexte pour revoir Le Sadique à la Tronçonneuse, décidément un chainon manquant à plus d’un titre puisque reliant malgré lui le giallo, le slasher, le pulp et le comic-book !

 

       

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