La Ménagerie des Horreurs – Die, Monster, Die ! (1965)

Lost (and found) in the 5th Dimension

Épisode 7

 

LA MÉNAGERIE DES HORREURS

Die, Monster, Die ! (1965)

 

It looks like a zoo in Hell

 

 

Die, Monster, Die ! ou, chez nous, Le Messager du Diable, est une vieille adaptation de La Couleur Tombée du Ciel par H.P. Lovecraft. Pas la plus fidèle, pas la meilleure (je préfère vous renvoyer vers le très sympathique The Curse, de 1987), mais elle peut compter sur la participation du légendaire Boris Karloff et fut produite par Samuel Z. Arkoff, Grand Mogul de la série B d’autrefois, ce qui lui garantit d’indéniables qualités. La plus remarquable ? Cette ambiance gothique rétro, avec ce manoir perdu dans la brume, cette femme voilée de noire qui déambule en pleine nuit, ce cachot médiéval rempli d’instruments de tortures et de peintures sataniques, et les habituels villageois qui refusent que le nom de ce domaine mystérieux soit mentionné.
Une bonne chose que le réalisateur, Daniel Haller, fut autrefois responsable des décors théâtraux des films de Roger Corman inspiré de Edgar Allan Poe, car il sait tirer parti de leurs visuels sinistres et inquiétants, et donne ainsi le ton dès que le héros met les pieds dans la tristement célèbre ville d’Arkham. Ce climat de vieux films d’épouvante peut même fonctionner comme un “piège” pour le spectateur, qui à l’époque devait certainement s’attendre à une intrigue surnaturelle classique à base de fantômes ou de malédiction, alors que le récit bifurque en vers la science-fiction la plus totale. Un thème résolument plus moderne (à l’époque), qui rapprocherait presque le film d’une aventure du Pr. Quatermass.

 

 

Et donc, l’une des grandes divergences entre Die, Monster, Die ! et l’histoire de Lovecraft vient de l’origine de la menace. Car même si le film fait de nombreuses références au caractère mi-surnaturel mi-extraterrestre de l’entité s’étant crashé sur Terre (le donjon de Karloff est décoré de peintures monstrueuses et toute l’affaire trouve une résonance dans les écrits d’un grimoire appelé Cult of the Outer Ones – une référence aux fameux Old Ones, les Anciens et Grands Anciens dont fait parti Cthulhu), il la transforme en une simple substance, un élément dangereux mais dépourvu de conscience ou d’intelligence: de l’uranium. Sans doute une manière d’inscrire sa dangerosité en faisant écho au nucléaire, dont la nouveauté et la peur que cela entraina était encore très présente dans l’inconscient collectif.
La “Couleur Tombée du Ciel” est donc ici un simple minerai d’origine inconnu, un cristal vert brillant dans le noir et dont les radiations produisent de la chaleur et du son, déformant immédiatement toute matière organique avec laquelle il entre en contact. Et le film, vieux et naïf, de laisser ses protagonistes se balader près de cette pierre luisante sans s’inquiéter de leur propre santé car supposant qu’il faut un contact direct ou une exposition prolongée pour être affecté…
L’absence d’horreurs cosmiques est cependant contrebalancé par les effets dévastateurs de ce Space Uranium – oh, si Godzilla a le droit d’avoir du Space Titanium, il n’y a pas de raison que je ne puisse pas en faire autant avec cet élément qui vient d’ailleurs !

 

 

A la manière des films de l’Âge Atomique, où n’importe quelle bestiole devenait géante aussitôt qu’elle était frappée par des radiations, cela affecte les plantes et les êtres humains de la même manière. Dans la serre interdite, où Karloff a expérimenté secrètement et pour ce qui doit être plusieurs années (en gros toute l’époque où il a envoyé sa fille aux États-Unis pour ses études), on trouve une végétation luxuriante dont les fruits sont immenses, de quoi vaincre la famine. C’était justement le projet à l’origine, sauf que l’apprenti-sorcier n’a pas prit en compte les effets secondaires néfastes comme le fait que les plantes aient obtenues une conscience et tentent un remake de “cette scène” de Evil Dead aussitôt que l’héroïne se balade dans les parages.
Ni la façon dont les émanations du minerai peuvent affecter les personnages travaillant régulièrement dans la serre: une servante et son épouse deviennent des zombies pourrissant succombant à une folie homicide, son valet s’épuise physiquement, comme vidé progressivement de sa force vitale… Autant de choses que le responsable de la situation s’efforce de ne pas prendre en considération, et c’est plutôt étonnant lorsque l’on découvre ce qu’il cache dans l’atelier à poterie, dont il barricade les portes. Plongé dans le noir se tient ce que le héros baptisera “un zoo de l’Enfer”, et sa compagne “une ménagerie des horreurs”.

 

 

Enfin le film retrouve les abominations indescriptibles cher à l’écrivain de Providence. Ce sont ici le résultat de mutations génétiques, des êtres pathétiques mais horrible et gigantesque, que Karloff garde enfermé dans des cages et sous constante exposition au Space Uranium. Difficile de dire à quoi ces créatures ressemble mais on distingue là des yeux globuleux plantés au milieu d’une sorte de blob organique, ici un monstre à long cou et doté d’un gros bec qui évoque une sorte d’insecte (ou le rapace géant de The Giant Claw), ainsi qu’une sorte d’araignée-cyclope et un monstre-plante qui ressemble un peu à Swamp Thing. La plupart de ces spécimens sont difficilement visibles, plongé dans le noir, coupé par le cadrage, et les détails sont gommés par un effet de flou lié à l’ancienne technique de superpositions des images employée pour mélanger les acteurs et les monstres au sein du même plan.
Pour autant, avec leurs spasmes, leur apparence grotesque et surtout leurs cris, des plaintes inhumaines, ils y a effectivement là un spectacle de cauchemar. Ces “monstres” apparaissent comme des victimes souffrant visiblement de leur condition, et c’est d’autant plus plausible lorsque l’on réfléchis sur leurs origines: lorsque, plus tôt dans le film, le personnage principal s’intéresse à la présence d’un cratère sur les terres de Karloff, celui-ci lui cache la vérité à propos du météore et évoque un simple incendie. Sa petite amie précise cependant qu’après les faits, certains villageois ont fini par disparaitre à cet endroit…

 

 

Et de ce que l’on peut voir dans le film, un contact immédiat avec le minerai provoque des mutations désastreuses. Or, il aura bien fallu que cet uranium soit déplacé du point d’impact jusqu’au donjon où il est désormais secrètement gardé ! Les abominations prisonnière de la serre sont ainsi les premières victimes du cristal, transformés par des années d’expositions et ayant perdu toute apparence humaine. Difficile alors de comprendre pourquoi le personnage de Nahum Witley, celui qui récupéra la pierre et l’utilisera, ne semble pas plus inquiet que ça du sort de son épouse malade, dont l’apparence se change progressivement, ni des apparitions de la servante, qui rôde sans arrêt autour du manoir et a sans doute perdu son humanité depuis longtemps…
Quoiqu’il en soit, la situation ne sera pas sans briser sa famille, dont la réputation était déjà bien entachée à cause de la folie du patriarche (que Karloff a visiblement assassiné, planquant son cadavre dans le donjon avant de s’assurer du silence du médecin du village !). Les Witley, femme et époux, succomberont aux transformations causées par le Space Uranium et rejoindront d’une certaine façon leur zoo infernal en devenant des monstres à leur tour. Tout s’achève comme il se doit par un gigantesque incendie effacera à jamais la “malédiction” en brulant les créatures comme les débris du minerai extraterrestre, brisé au préalable par un Nahum repentant.

 

 

Et il y a quelque chose de triste dans l’idée que les villageois mutants, prisonniers de leurs cages, finissent par mourir douloureusement alors qu’ils étaient innocent. Même si, considérant leur taille et leur métamorphose, les imaginer s’enfuir dans la nature serait tout aussi effrayant…
Die, Monster, Die ! n’est sans doute pas le premier film auquel il faut se référer lorsque l’on évoque des adaptations de H.P. Lovecraft – pas plus que The Dunwich Horror, seconde tentative du réalisateur qui est un peu plus maitrisée, mais il serait dommage de passer à côté de ce spectacle esthétiquement réussi, avec ces Craignos Monsters inattendus, cette ambiance gothique frappante et surtout son format d’image plutôt bizarre qui donne au film un côté plutôt onirique: en effet, plutôt que de tourner le film au format “widescreen” cinéma, le metteur en scène a opté pour le format Académique (à peine plus grand que le format 4:3 des télévisions d’autrefois) avant de convertir le tout en CinemaScope, étirant alors sensiblement l’image. Comme les caméras utilisées possédaient des lentilles sphériques, le résultat montre une distorsion notable de l’image lors des mouvements de caméra, comme si un léger flou entourait le cadre et altérait la notion d’espace et de profondeur.
Couplé aux lueurs vertes constantes des radiations extraterrestres, cela donne au film une ambiance effectivement surréaliste, comme si l’aspect technique du film se retrouvée parasité par son sujet, affectée elle aussi par cette Couleur Tombée du Ciel.

En regardant Die, Monster, Die dans cet optique, sorte de rêve surréaliste aux accents lovecraftien, il apparait presque dommage que l’œuvre n’ait pas gardé son titre de tournage original: The Monster in the House at the End of the World – Le Monstre dans la Maison à la Fin du Monde. Ringard, peut-être, mais cela colle parfaitement au résultat et aurait fait pour un très bon avertissement à ce que le spectateur s’apprête à regarder !
Sinon, avez-vous remarquez qu’une des créatures, le gros blob orange que l’on voit aussitôt que les personnages entrent dans la pièce, littéralement le premier monstre que l’on repère, a tendance à mystérieusement disparaitre lors d’un contre-champ qui est, ironiquement, le dernier plan de la scène ?

 

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